Archives Mensuelles: juillet 2017

Sur les traces des rêves communs

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Lectures de vacances : trois suggestions

« Les furies » par Lauren Groff

Etats-Unis, début des années 90. Lancelot (surnommé Lotto) et Mathilde sont étudiants à l’université. Ils se marient quinze jours à peine après leur première rencontre. Ils ont 22 ans et l’avenir devant eux. Un mariage qui ne plait pas à la mère de Lotto,  qui décide de ne plus subvenir à ses besoins. S’en suivent des années de bonheur pour les deux amoureux mais également de galère. Lotto tente de percer comme comédien et c’est Mathilde qui, grâce à un petit boulot dans une galerie d’art, fait bouillir la marmite.

Une dizaine d’années plus tard, Lotto a abandonné l’idée de devenir comédien et est maintenant un dramaturge mondialement reconnu. Mathilde, épouse modèle en apparence, vit dans l’ombre de cet homme brillant et tourmenté, dont on comprend que le décès de son père, alors qu’il était encore ado, l’a profondément marqué. Lotto rêve d’une famille qu’il fonderait avec Mathilde mais cette dernière, mystérieuse certes mais qui semble très amoureuse de son mari, ne semble guère enthousiaste…

Ce roman de Lauren Groff raconte l’histoire d’un mariage d’amour presque trop parfait.

Au fil des 250 premières pages, la romancière américaine s’attarde un peu trop longuement sur le personnage de Lotto, sur son histoire et son amour pour le théâtre. Mais ces longueurs se font vite oublier, compensées par une écriture flamboyante et un style brillant qui contribuent largement à la réussite de la narration.

La seconde partie de l’histoire livre, un peu comme un miroir, le point de vue de Mathilde et dévoile ses secrets bien enfouis dans son passé, la laissant apparaître sous un jour beaucoup plus noir ; le ton  devient plus incisif, plus amer.

D’une histoire somme toute assez commune, Lauren Groff parvient à faire un roman profond et prenant, mêlant amour, passion, sensualité et manipulation.

« Un peu tard dans la saison » par Jérôme Leroy

A partir de l’année 2015, un phénomène a commencé à inquiéter les responsables politiques du monde entier. Certaines personnes, du simple balayeur des rues au sénateur, en passant par des cadres d’entreprise ou des enseignants, avaient visiblement décidé de tout quitter, d’abandonner leur emploi et leur vie de famille pour faire autre chose. Inexpliqué, le processus fut baptisé « Eclipse » et les dirigeant ne purent rien faire d’autre que de le constater. Certains décidèrent pourtant d’y remédier, en tous cas de tenter d’en diminuer l’impact et donc de tout mettre en œuvre pour que les cas recensés ne donnent pas l’envie à d’autres citoyens de franchir le pas. Voilà donc pourquoi la jeune capitaine des services secrets français Agnès Delvaux piste l’écrivain Guillaume Trimbert, la cinquantaine fatiguée et probable candidat à l’éclipse.

Comme souvent dans ses écrits, Jérôme Leroy nous propose une structure à deux voix. D’un côté, nous suivons l’espionne Agnès qui piste l’écrivain Trimbert au quotidien. Elle dort chez lui en son absence, lit ses livres, écoute ce qu’il raconte à ses potes écrivains ; elle semble d’ailleurs très bien le connaître, comme si un lien inconnu du lecteur les unissait dès avant le début de l’histoire. De l’autre côté c’est Trimbert lui-même qui nous donne à explorer sa vie : ses amours chahutées, ses pannes d’inspiration, ses rencontres avec des lecteurs, des étudiants, des libraires et des bibliothécaires, ses convictions politiques et ses amitiés. Le récit s’étoffe, s’enrichit et se relativise selon le personnage qui parle. Trimbert, dont on devine qu’il explore des pistes que son auteur laisse vierges dans sa vraie vie, se révèle attachant dans ses tourments, ses convictions et son indécision. Ses moments d’introspection nous livrent de très beaux passages littéraires et philosophiques, accessibles et qui donnent à réfléchir. L’intrigue ménage un certain suspense et c’est avec le plaisir d’en résoudre les points énigmatiques que l’on y plonge. De la littérature française contemporaine comme on l’aime : soignée dans sa forme, presque poétique parfois, riche et  basée sur une bonne histoire.

« La nuit du second tour » par Eric Pessan

Encore un récit à deux voix, dans une France secouée par le résultat du second tour de l’élection présidentielle cette fois. Jamais l’auteur ne donne le résultat, se contentant de nous décrire par le menu comment deux personnes qui se sont autrefois aimées, Mina et David, vivent les événements. A Paris, David erre dans les rues sous tension. L’ambiance est à l’émeute, des vitrines sont brisées, au loin la police charge sur des manifestants ou sur des casseurs, David n’en sait trop rien. Son errance l’engage à revisiter son passé récent, ses relations conflictuelles avec son patron, la loi de la jungle qui règne dans le monde l’entreprise et…sa rupture d’avec Mina. Il croise de nombreuses personnes, des dialogues tantôt absurdes, tantôt à fleur de violence physique s’engagent.

A l’autre bout de la Terre, sur un cargo en route vers les Antilles, Mina apprend également le fameux résultat et revient elle aussi, sur son passé, sur ses relations tumultueuses avec son père et sur sa rupture amoureuse. Les deux récits se croisent et se répondent, un même événement se voit raconté ou complété tour à tour par les deux personnages et le lecteur ne peut que se demander comment deux personnes qui ont l’air, à des milliers de kilomètres de distance, à ce point en phase et même presque dans un état de télépathie permanente, comment et pourquoi ces deux personnes se sont quittées.

Roman des bouleversements, « La nuit du second tour », malgré une sombre mise en bouche, ne verse pas dans l’anticipation politique pessimiste. Au contraire, il penche résolument vers le portrait amoureux et intime et évite le drame à la noirceur complète. Ici aussi, la langue est soignée et ménage de beaux moments que l’on relit avec plaisir. Et l’on ne peut s’empêcher de penser que, du point de vue de Mina et David, le second tour, c’est peut-être aussi la deuxième chance ?