Archives de Catégorie: coups de coeur

Focus sur quelques romans belges

Éparpillés dans nos coups de cœur de ces derniers mois, ces cinq romans ont tous la particularité d’être dus à des auteurs belges. En les rassemblant ici, nous voulons simplement montrer à quelle point notre littérature, qu’elle soit francophone ou néerlandophone, fait preuve de tonicité et n’a pas à pâlir devant les oeuvres françaises ou anglo-saxones.

« L’affaire Mayerling » de Bernard Quiriny

affaire mayerlingA Rouvières, une ville provinciale française sans histoire, un vieil édifice est mis à terre, une « résidence de standing » baptisée « Mayerling » est rapidement édifiée à sa place et ses appartements s’arrachent comme des petits pains. Une fois installés, les nouveaux résidents vont voir leur quotidien se modifier, imperceptiblement d’abord puis de manière de plus en plus évidente. Untel perd du poids, une autre grossit à vue d’œil alors que le fils de son voisin, charmant à son arrivée, devient psychotique. Un jeune couple amoureux ne se supporte plus, une femme voit ses parents, morts depuis plusieurs années, assis à la table de sa salle à manger. Outre ses événements directement liés aux personnes, c’est aussi l’immeuble lui-même qui semble s’en prendre à ses habitants : portes qui se bloquent, garages trop petits, canalisations qui refoulent, isolation sonore déficiente. Dès lors et aussi idiot cela puisse-t-il paraître, certains résidents se déclarent-ils en guerre contre la résidence.

Lauréat du Prix Rossel en 2008 pour ses « Contes carnivores », Bernard Quiriny nous revient en toute grande forme avec ce troisième roman qui se dévore à belle dents. A l’image de ses œuvres précédentes, on navigue ici dans un environnement fantastique, feutré et à la limite de l’absurde, qui, d’un ton posé et calme, instille une tension de plus en plus prégnante. De son verbe précieux et stylé, Quiriny excelle à faire nôtre le sentiment de menace permanente qui habite les malheureux résidents du « Mayerling ». Au-delà du récit fantastique que l’on n’oubliera pas de sitôt, c’est à une attaque en règle des dérives urbanistiques et architecturales actuelles que l’auteur se livre. Qui parmi nous n’a jamais considéré avec regret la laideur quasi systématique des nouvelles constructions citadines, qu’elles soient commerciales ou résidentielles ? Qui n’a jamais senti l’hostilité de certaines d’entre elles, bâties comme si elles devaient s’auto-suffire et non pas servir l’humain ? En poussant la logique jusqu’au bout, en nous transformant en victimes de ce que nous avons édifié, Quiriny livre en fait un avertissement en forme de plaidoyer pour la vie hors des villes, de moins en moins faites pour les êtres humains. Sa démonstration se révèle brillante, drôle et convaincante dans son absurde noirceur au point que vous ne considérerez plus aucun immeuble à étages sans appréhension après l’avoir lue. Une terreur jouissive, une perle littéraire

« Ariane » de Myriam Leroy 

ariane « Ariane », c’est l’histoire d’une amitié entière et excessive entre deux adolescentes, que tout oppose. L’une est timide, peu sûre d’elle et issue d’une famille coincée, qui se revendique comme bourgeoise mais n’en a ni les moyens ni les codes. La seconde, Ariane, provient d’une famille riche ; elle est belle et attire les regards. Leur relation va se construire au fil des brimades et des coups bas qu’elles infligent aux autres, dans un récit empreint de noirceur et d’une ambiance un peu malsaine qui laisse présager que cette histoire ne pourra que mal se terminer.

Cette thématique de l’amitié entre deux ados n’est pas vraiment nouvelle mais d’emblée, Myriam Leroy propose une narration enlevée, un ton grinçant, une écriture qui prend aux tripes et qui donne vie à un roman dont on ne sort pas indemne. On est très loin d’une amitié tranquille au long cours. Myriam Leroy s’attache à nous faire découvrir ses personnages au travers de leurs contradictions et de leurs faiblesses et parvient à les rendre terriblement réels. De par son décor dans le Brabant wallon des années 90, l’histoire met également en lumière quelques références et souvenirs de cette époque. Les retours vers le présent et les dernières pages du livre nous rappellent que l’adolescence est une période qui peut être très violente et dans laquelle les jeunes se trouvent projetés sans vraiment y être préparés.  Un premier roman vibrant, très réussi que l’on aimera…. ou pas.

« Apprendre à lire » par Sébastien Ministru

ministruAntoine, la soixantaine, est directeur d’un important groupe de presse. Il partage sa vie avec Alex, son amoureux depuis trente ans. En dehors d’Alex, sa famille se résume à un père au caractère difficile, homme bien peu agréable et avec qui les contacts se sont espacés pendant de nombreuses années.
Mais aujourd’hui, un rapprochement s’installe entre ce vieil homme grincheux et son fils qui lui rend visite dès que possible. Souvent, quand ils se retrouvent, à la demande de son père, Antoine lui fait la lecture avec les prospectus publicitaires qui traînent sur la table : pub pour une tondeuse, barquette de haché en promo, lot de serviettes éponge, annonce pour un crédit hypothécaire : tout est prétexte à être lu. Un peu plus tard, alors que les journaux publicitaires n’ont pas bougé d’un pouce, le fils s’interroge sur l’opportunité de conserver tout ça et le vieillard de confesser qu’il essaye de reconnaître les mots entendus pendant la séance de lecture à voix haute, quelques jours plus tôt. Lors de la visite suivante, le père demande à son fils de lui apprendre à lire.
Dans un premier temps, Antoine n’accorde guère d’attention à cette demande qu’il juge farfelue. C’est sans compter sur la détermination de son père qui ne laisse d’autre choix à Antoine que d’essayer de lui apprendre lire, sans savoir comment ni par où commencer. Peu patient, Antoine passe rapidement le relais à un jeune homme, rencontre sexuelle d’un soir, qui poursuit des études d’instituteur. Réticent à l’idée de partager son secret avec un inconnu, le vieil homme se laisse finalement convaincre et une relation de confiance s’installe peu à peu…
Apprendre à lire c’est l’histoire de ce monsieur analphabète, privé d’école quand il était enfant et qui espère qu’apprendre à lire lui permettra de mourir moins vite.
C’est surtout la rencontre entre un père et son fils qui ne peuvent nier leur ressemblance physique mais qui sont tellement différents en d’autres points. Ces deux-là, au fil des pages, vont lentement s’apprivoiser et rattraper, à leur manière, le temps perdu.
Sébastien Ministru livre un excellent premier roman qui se lit d’une traite, porté par une écriture tout en tendresse et ponctué de quelques jolis traits d’humour. Un petit bijou.

« Partir avant la fin » par  Ariane Le Fort

le fortDans ce dernier roman de l’auteure belge, que nous avons eu le plaisir d’accueillir pour la Fureur de Lire il y a quelques années, il est question de « fin ».  Fin comme fin de vie. Pour la mère de Léonor et Violette, c’est bien de cela qu’il s’agit. Choisir le moment où l’on va partir avant qu’il ne vous rattrape ; en finir proprement, avec l’aide de ses filles, et la mer en toile de fond, souhaite-t-elle.

Pour Léonor, la cinquantaine, est-ce de son côté la fin d’un amour qui s’amorce pour laisser place à un autre ? Entre Dan, l’Américain, rencontré sur les bancs de l’univ’ quand ils avaient vingt ans et Nils dont elle a fait connaissance il y a quinze jours à peine, son cœur hésite.

La parenthèse d’une semaine à Budapest qui s’annonce et qui lui permettra de retrouver Dan ne l’enthousiasme pas autant que les fois précédentes où ils se sont revus à New-York, dans le même petit hôtel, au fil des années qui se sont écoulées. Doit-elle y voir un signe que leur histoire touche à sa fin ?

Ariane le Fort a vraiment un don pour nous raconter les choses de la vie, avec émotion et justesse. Trois femmes – qui ont dépassé la cinquantaine depuis un bon moment –  liées par la vie et qui s’interrogent sur la maladie qui touche l’une d’elle, sur la mort, sur l’amour et sa possibilité qu’il renaisse à un moment où on l’attend si peu : un mélange d’ingrédients qui rend ce court roman touchant et vraiment plaisant.

 Débâcle » de Lise Spit

débâcleIl y a cet avant, avant la mort de Jan, les mois précédant le 28 décembre 2001. Tout était normal, du moins à l’échelle d’un petit village de Flandre comme Bovenmeer, quelques centaines d’habitants parmi lesquels Eva -la narratrice. Eva n’a pas la vie facile : mère alcoolique, petite sœur obsessionnelle-compulsive, grand frère très indépendant et père soit absent, soit noyant son mal-être dans la bière.

Il y a ensuite cette période d’été juste après la mort de Pim, plus précisément le mois d’août 2002. A cette époque-là, Eva et ses deux amis Laurens et Pim (le frère du défunt Jan) sortent de l’enfance et les jeux inventés par les deux garçons reflètent leur subit intérêt pour le sexe. Le jeu auquel les deux garçons invitent les gamines du village ne peut tourner qu’en défaveur de ces dernières, mais elles s’y soumettent de bon gré, rassurées par la présence d’Eva, caution féminine.

Pour finir, il y a ce moment à partir duquel Eva déroule le fil, c’est le maintenant. Eva est invitée par Pim à l’inauguration de nouvelles installations laitières dans sa ferme, inauguration qui coïncide avec l’anniversaire des 30 ans qu’aurait eus Jan, s’il n’avait pas disparu en 2001. Tout le village sera là. Eva, qui réside à présent en ville, ne les a plus vus depuis des années. Elle décide de s’y rendre et d’insuffler une dose d’imprévu à la double célébration.

Trois époques donc construisent alternativement le fil conducteur de ce premier roman, disons-le tout de suite, magistralement mené par Lize Spit, jeune auteure belge. L’alternance temporelle des chapitres insuffle une tension palpable au texte. ON ressent de la pesanteur, de la lourdeur (non pas du style, mais bien du propos) et parfois, c’est un sentiment de répulsion qui nous saisit à

a lecture de certains passages dans lesquels le langage se fait simple, direct et cru pour dépeindre non pas des scènes horrifiques mais des jeux d’enfants malsains, des situations navrantes de la vie quotidienne dans une famille en vrac ou une fête de village qui tourne en foire ubuesque.

 « Débâcle » ne peut se lire par quelques pages à la fois, d’un œil distrait. « Débâcle » ne plaira sans doute pas à ceux qui ne se trouvent à l’aise qu’avec des intrigues efficaces habitées de personnages univoques. Il faut s’en imprégner, en lire de longs passages d’une traite pour assimiler sa profondeur. Et aussi se ménager des pauses pour laisser infuser et prendre un peu de recul. « Débâcle » ne laisse pas indemne, parce qu’il s’agit indéniablement d’un grand texte, et qu’un auteur à la fois incroyablement doué et doté d’une voix originale se trouve derrière lui.

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Notre coup de coeur de ce mois de juillet : « Dans les angles morts » d’Elisabeth Brundage

La maison, une ancienne ferme isolée, avait déjà connu deux morts violentes bien des années plus tôt. Dans la famille Hale qui l’occupait, le père et la mère, perclus de dettes et dans l’incapacité d’échapper à la faillite de leur exploitation laitière, avaient préféré se suicider, laissant leurs trois fils orphelins. C’était dans les années ’70 et depuis, la maison peinait à se vendre. Lorsque, des années plus tard, George Clare, un enseignant qui venait d’obtenir un poste dans une petite université toute proche, l’avait acquise pour une somme modique, il s’était bien gardé de préciser cette histoire à sa femme Catherine. Et maintenant, en cette froide soirée d’hiver, le voici, George Clare, rentrant de son travail et découvrant le cadavre de sa femme, assassinée.

Sur la base d’un « pitch » policier, « Dans les angles morts » tisse très subtilement une intrigue familiale rapidement addictive. Creusant au plus profond la psychologie de ses personnages, Elizabeth Brundage, l’auteure, retrace leurs histoires respectives : celles de George et de Catherine d’abord, jusqu’à leur rencontre, les circonstances de leur mariage et de leur arrivée dans cette banlieue new-yorkaise. Celles des différents membres de la famille Hale ensuite, le père, la mère et les trois fils qui feront plus que croiser la destinée des nouveaux résidents de leur ancienne ferme. Un roman puissant, qui prend le temps de déployer les multiples facettes d’une intrigue captivante, à la fois mélancolique, dure et lumineuse et qui marque durablement la mémoire.

Une sélection parmi nos derniers coups de coeur

« L’été des charognes » de Simon Johannin

« J’ai grandi à La Fourrière, c’est le nom du bout de goudron qui finit en patte d’oie pleine de boue dans la forêt et meurt un peu plus loin après les arbres. La Fourrière, c’est nulle part. […] Il y a trois maisons, la mienne, celle de Jonas et sa famille et celle de la grosse conne qui a écrasé mon chat , celle à qui était le chien qu’on a défoncé avec les pierres…».

Le récit d’une enfance au cœur d’une zone montagneuse de la France profonde, comme hors du temps et en tous cas, loin de tout. Les journées passent entre travaux à la ferme, abattage d’animaux, squattage de la seule maison qui possède la télé au village plus bas, ou fête dégénérant en beuveries. La violence verbale et physique se révèle quasi-permanente et s’exerce à l’encontre des animaux comme des êtres humains. Elle n’est pas ici mise en scène pour agrémenter le récit, elle est le récit, elle fait partie de la vie et est considérée comme aussi normale que de commencer sa journée par un bol de café. Tempérée par l’amitié solide qui lie le narrateur à son alter ego de voisin du même âge que lui, le récit n’en reste pas moins dur, âpre et anguleux, un parcours d’enfants puis d’adolescents  conté avec un style personnel comme on en lit trop peu, des phrases sèches, souvent fulgurantes et inspirées, presque magnétiques.

« Les loyautés » par Delphine de Vigan

Théo est un jeune ado tiraillé entre ses parents séparés : une mère devenue indifférente et un père frôlant l’abîme, chaque jour, de plus près. Théo qui survit, qui voudrait ne plus être là.

Hélène, professeure, qui fut une enfant maltraitée et qui essaye de comprendre ce qui ne va pas dans la vie de son jeune élève, prête à tout pour éviter le pire.

Mathis, l’ami de Théo, le seul avec qui il communique, un peu. Celui qui est là pour lui, qui comprend que Théo va mal mais qui ne sait comment faire pour l’aider, sans le trahir.

La mère de Mathis, Cécile, au cœur d’un fragile équilibre familial, proche de l’implosion.

Ces personnages dont les destins s’entremêlent, en proie, chacun à une forme de loyauté.

C’est un univers très sombre que Delphine de Vigan a choisi de nous dépeindre dans son dernier roman. Au cœur du récit, la maltraitance mais aussi la famille, la séparation, l’amour maternel.

« Les loyautés », c’est un peu comme une invitation à nous interroger, à réfléchir à nos comportements, nos mots, nos attitudes qui peuvent insidieusement, à petit feu, détruire une personne, un proche, peut-être même notre enfant.

Comme l’auteure l’écrit si justement sur la première page de son roman, les loyautés sont multiples et propres à chacun de nous. Elles peuvent être source du meilleur comme du pire. Delphine de Vigan parvient une nouvelle fois à sonder l’intime de ses personnages et à nous faire partager au travers de son écriture ciselée, des émotions et des sensations qui ne peuvent laisser indifférent.

« Opération Copperhead » par Jean Harambat

Autre bande des1sinée qui nous plonge au milieu de la Seconde Guerre mondiale, à l’opposé de l’univers de Bilal. Afin de permettre au Général Montgomery d’organiser en toute tranquillité –entendez « loin des regards des espions allemands », le débarquement en Normandie,  Winston Churchill charge le MI5 de détourner l’attention de l’ennemi en lui donnant un os à ronger. Cet os, il l’imagine en la personne d’un sosie de Monty, sosie qui se promènerait sans se cacher sur d’autres champs de bataille, laissant croire à l’ouverture d’un nouveau front bien loin des côtes françaises. En charge de cette mission : David Niven, dont la carrière d’acteur est déjà bien lancée et Peter Ustinov, encore débutant, tous deux remplissant leur devoir patriotique au sein de l’armée de Sa Majesté.  Basé sur une histoire vraie, le récit proposé par Jean Harambat se révèle rapidement passionnant par le savant mélange de didactisme (fines doses), de romanesque et d’humour typiquement british qu’il distille. On se régale de l’ironie et du détachement des deux maîtres du flegme que sont Niven et Ustinov, on goûte aux interventions minimalistes de Churchill et du vrai Montgomery tout en étant touchés par la trouille de ne pas être à la hauteur de son sosie. Enlevé et drôle, l’histoire est superbement servie par le dessin très ligne claire et le sens du dialogue incisif d’un auteur dont nous guetterons les nouvelles œuvres !

 

Nos derniers coups de coeur

« Les rapports humains » par Denis Robert

Le dernier livre de Denis Robert –journaliste d’investigation notamment à l’origine des révélations sur Clearstream- ne se présente pas comme un roman classique. Sa forme tient plus d’une suite de phrases isolées, comme autant de SMS dont la succession tisse progressivement le portrait du narrateur. Celui-ci, qui est sans doute pour une bonne part Denis Robert lui-même, nous livre ainsi ses problèmes et interrogations sur sa vie personnelle et ses réflexions sur l’état de notre monde. La chronologie peut paraître chaotique mais elle reflète en fait parfaitement la façon dont les idées et les pensées traversent un esprit humain. L’intérêt, c’est que Robert est un sacré journaliste et que ses réflexions sont alimentées par ses lectures et recherches incessantes. Cela va du rôle des journalistes au football en passant par l’intelligence artificielle, les paradis fiscaux, l’amitié, la paternité et les relations amoureuses. Le tout sur un ton alerte, tantôt grave, tantôt léger, avec toujours cette pointe d’humour qui sauve tout.  Un texte engagé et  tendre, à l’image d’un auteur qui arrive à rendre son propos universel. Passionnant !

« Point cardinal » par Léonor de Récondo 

Dans ses plus lointains souvenirs, Laurent a toujours aimé essayer les chaussures et les robes de sa mère. Ce qui n’était peut-être qu’un jeu d’enfant est devenu pour lui une évidence au fil des années, Laurent se sent femme.

Ce soir-là, quand il rentre en tenue de sport à la maison, ni Solange son épouse, ni Claire et Thomas ses enfants ne se doutent que quelques dizaines de minutes plus tôt, il était Mathilda, robe de soie, perruque, bas et talons hauts.

Quand, le temps d’un week-end, il profite de l’absence des siens et se travestit pour la première fois dans la maison familiale, sa vie bascule. Quelques jours plus tard, Solange trouve une épingle à cheveux sur le sol de la chambre à coucher. Sur cette épingle, quelques cheveux blonds sont restés accrochés.

Dans ce dernier roman de Léonor de Récondo, on découvre la vie plutôt tranquille de ce père de famille qui  « ne s’est jamais senti homme mais s’est toujours senti père ».

Sa détermination à devenir celle qui a toujours été en lui est abordée sans tabous. Son cheminement, qui va bouleverser une famille entière et mettre en évidence des émotions diverses, est décrit tout en subtilité. Le personnage de Laurent est extrêmement attachant tant son combat est empreint de sincérité. Au départ d’un sujet peu commun, Léonor de Récondo livre un roman magnifique  porté par une écriture simple mais très juste. Elle va bien au-delà du sujet du changement de sexe et nous invite, en quelque sorte, à nous interroger sur le courage d’être soi, tout simplement.

« Le meilleur ami de l’homme » par Tronchet et Nicoby

La quarantaine, sûr de lui, Vincent Renard est un proctologue reconnu. En instance de divorce, il jongle entre une maîtresse qui le harcelle de manière plutôt agréable, une femme qui le met à l’épreuve et leur fillette d’une petite dizaine d’années avec qui il entretient une complicité dont il ne pourrait se passer. Alors qu’il assiste avec celle-ci à un match de foot, il croise fortuitement un ancien ami de jeunesse, Kevin Delafosse, alias Kevin La Winne, surnom ironique puisque ce dernier semble toujours avoir été à la traine par rapport à Vincent, dépeint comme meilleur footballeur, meilleur étudiant et plus chanceux en amour. Cette rencontre va faire remonter tout un pan de leur jeunesse commune et surtout, pour Vincent, raviver le souvenir d’un amour mystérieusement disparu à la fin de ses études de médecine.

Avec cette bande dessinée finalement assez réaliste, crue et souvent drôle, les auteurs nous convient à un double choc culturel. Le premier, c’est celui qui intervient entre le monde de  Vincent, personnifiant la réussite et l’argent ainsi qu’un désintérêt certain pour ce qui ne le touche pas de près et celui de Kevin, moins gâté dans sa jeunesse sans doute mais également moins combatif et plus facilement prêt à vivre aux crochets des malchanceux qu’il croise. Le second choc intervient plus tard, c’est celui de deux conceptions de la médecine, celle qui fait vivre assez luxueusement celui qui l’exerce sans trop s’interroger, au gré d’une clientèle qui a largement les moyens de le payer et celle qui s’exerce en terrain défavorisé et qui répond à des besoins vitaux, faim, soif, maladies mortelles. Une bande dessinée plus sérieuse qu’il n’y paraît, qui amène finement la réflexion sur ce que nous voulons faire de nos vies au fil d’une lecture.

« Surface de réparation » par Olivier El Khoury

La pensée, les actes, les idées, les envies et les haines d’Olivier El Khoury sont toutes entières déterminées par la passion de sa vie : le club de Bruges. Calme et poli en temps normal, il se transforme en bête hargneuse, violente et de mauvaise foi lorsqu’il assiste –au stade ou devant la télé- à un match de foot de son équipe. Cette passion lui a été transmise par son père, un chirurgien de renom qui développe les mêmes tendances que son rejeton. Au quotidien, cette passion se manifeste par une humeur et un dynamisme dépendant de la place de son équipe dans le classement. Bonne place dans le classement égale humeur joyeuse, compréhension et bienveillance envers autrui. A l’inverse, piètres résultats égalent irascibilité, mépris et violence à l’encontre de ses proches. Ce qui, socialement parlant, s’avère difficile à vivre, surtout si on a la peau basanée.

Premier roman pour ce jeune auteur belge, véritable coup de poing littéraire tant il dénote dans le paysage des lettres belges. Irrévérencieux dans le ton et la forme,  emmené par un vocabulaire d’une crudité très explicite, le récit se décline en courts chapitres à la chronologie improbable et est habité par des personnages hauts en couleurs. Le seul nom qui nous vienne à l’esprit pour établir un rapprochement est celui de l’auteur de la « Merditude des choses »,  Dimitri Verhulst. Pas besoin d’y connaître quoi que ce soit en football, ni même d’apprécier ce sport, pour entamer ce court roman. Sous sa rudesse, sa sexualité exubérante et son franc-parler frisant l’obscénité, c’est de la différence, de la violence feutrée de notre société et de comment y survivre que nous parle El Khoury. Avec un humour dévastateur !

Pour vos soirées au coin du feu, quelques idées de lecture

« Au fond de l’eau » par Paula Hawkins

Julia Abott est de retour à Beckford, sa ville natale, pour de bien sombres raisons. Le corps de sa sœur Nel vient d’être retrouvé dans le tristement célèbre « Bassin aux noyées ». Julia (Jules dans le récit) n’a aucune envie de revenir dans les lieux qui l’ont vu grandir. Elle s’en est allée depuis bien longtemps et était en froid avec sa sœur depuis de nombreuses années. Celle-ci  laisse derrière elle une adolescente rebelle prénommée Lena. Sait-elle quelque chose concernant le décès de sa mère ? S’agit-il d’un simple accident comme les premiers pas de l’enquête le laissent penser ? Ou d’un suicide ? Nel n’était pas, il est vrai, très en forme ces derniers temps. Mais cette rivière qui traverse Beckford n’a pas encore livré tous ses secrets.

Après le succès de « La Fille du train » en 2015, Paula Hawkins renoue avec le thriller psychologique assorti d’une enquête policière. Basé sur une alternance des points de vue, le récit se construit essentiellement autour de voix féminines ; des personnalités fortes et complexes. Tensions et secrets rythment la lecture et créent une atmosphère pesante, glaçante comme les eaux de la rivière qui sont au cœur de la narration. Dans ce deuxième roman, Paula Hawkins parvient à nouveau à nous captiver avec brio et à nous tenir en haleine jusqu’à la dernière page.

« Les fantômes du vieux pays » de Nathan Hill

Abandonné par sa mère à la fin des années ’80, alors qu’il n’avait que 11 ans, Samuel Andresen- Anderson est à présent professeur de lettres à l’Université de Chicago. Même si son boulot ne le dégoûte pas, il ne lui apporte pas non plus le plein épanouissement : pour beaucoup d’étudiants, son cours ne présente que peu d’intérêt et c’est souvent par obligation qu’ils se retrouvent à le suivre. Autre motif d’insatisfaction chez Samuel : son dessein de se muer en grand écrivain, jamais atteint malgré le relatif succès de sa première publication. En fait, ce qui manque à Samuel, c’est la volonté, celle de se sortir de son petit confort et de viser plus haut. Pour cela, il le sait, il devrait renoncer aux heures passées à jouer à Elfscape, un jeu vidéo en ligne auquel il consacre une grande partie de son temps libre. Le retour impromptu de sa mère dans son existence – elle est accusée d’avoir agressé un politicien en public et son avocat souhaite que Samuel rédige une lettre de moralité- fera peut-être figure de coup de pied du destin.

Coup de maître que ce premier roman de Nathan Hill (1967) qui nous fait allègrement voyager dans les soixante dernières années de l’histoire des Etats-Unis. Profond et léger à la fois, ponctué de traits d’humour qui font mouche à tous les coups, l’histoire regorge de personnages et de sous-intrigues sans jamais nous perdre, insufflant au contraire épaisseur psychologique et antécédents historiques à des acteurs dont on ne peut que saluer la crédibilité. Le spectre temporel est tellement vaste qu’il permet à l’auteur d’aborder de multiples thèmes, là non plus sans jamais se montrer pédagogue ou lassant : des manifestations anti-guerre du Vietnam  à l’addiction aux jeux vidéo, en passant par les revendications féministes, le mouvement hippie, l’envahissement des matières pratiques ou économiques dans les cursus universitaires et l’influence prépondérante des expériences de l’enfance sur une vie d’adulte. C’est dense et drôle, ça nous renvoie à notre réalité et surtout, c’est une formidable histoire, digne des meilleurs grands romans américains.

« L’adoption » de Zidrou et Monin 

Alain et Lynette, un couple de Français, se tournent vers l’adoption. Qinaya, une petite Péruvienne à croquer, fait son entrée dans leur vie et chamboule leur quotidien. Celui de ses parents, mais de toute la famille également. Tous sont immédiatement conquis sauf Gabriel, le grand-père un peu bougon, boucher à la retraite, qui va mettre un peu plus de temps à accepter l’arrivée de cette petite étrangère. Ils vont finir par s’apprivoiser : elle est tellement mignonne et drôle et lui finira par baisser les armes et par créer avec Qinaya un lien bien plus fort qu’il n’aurait pu l’imaginer. Ainsi démarre cette bande dessinée en 2 tomes, portée par Zidrou pour le scénario et par Arno Monin pour le dessin.

« L’adoption » est une bande dessinée belle et sincère, qui d’entrée, bouleverse. Le dessin tout en rondeurs et en finesse de Monin complète à merveille le scénario de Zidrou qui évoque la parentalité, le rôle de chacun au sein de la famille,  l’amour et  les limites de celui-ci. Quand on rêve de devenir parent, jusqu’où sommes-nous prêts à aller ? C’est une des questions évoquée ici avec beaucoup de doigté mais aussi beaucoup de réalisme. Parvenir à associer émotions, rire et gravité autour d’une question cruciale mais sans jamais tomber dans la mièvrerie, ce n’était pas forcément évident mais Zidrou et Monin, en associant leurs talents, font de « L’adoption » une belle réussite !

En attendant notre soirée littéraire (3)

D’ici au 13 octobre prochain -jour de la rencontre avec l’auteur belge Nicolas Ancion- nous tenterons de vous donner l’envie de découvrir son univers, son style, ses passions et sujets de révolte en publiant régulièrement des chroniques de ses livres.

« Les ours n’ont pas de problème de parking » est un recueil de 8 nouvelles dans lesquelles on retrouve des petits moments banals qui se voient transformés en quelque chose d’extraordinaire, avec en filigrane, dans plusieurs d’entre elles, l’enfance ou ses souvenirs.

Imaginez jouets et peluches réglant leurs comptes en l’absence du petit monstre à qui ils appartiennent ; une autre nouvelle où il est question d’une collection d’autocollants Panini à l’effigie de footballeurs célèbres dérobée à son propriétaire et enjeu du match prévu le lendemain ou encore dans « Tête de Turc »,  ce monsieur turc qui endosse le rôle de Père Noël et qui ne peut s’empêcher de mettre en garde un jeune garçon qui exprime un souhait qu’un adulte semble lui avoir soufflé…

Parfois drôle, parfois grinçant, c’est sur un ton décalé que Nicolas Ancion nous raconte ces courtes histoires en y insufflant ce petit supplément de douce folie qui tantôt fait justice, tantôt réchauffe ou fait sourire.

En attendant notre soirée littéraire (2)

D’ici au 13 octobre prochain -jour de la rencontre avec l’auteur belge Nicolas Ancion- nous tenterons de vous donner l’envie de découvrir son univers, son style, ses passions et sujets de révolte en publiant régulièrement des chroniques de ses livres.

Invisibles et remuants

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L’Espagne sombre dans une crise économique qui affecte une grande partie de ses habitants, elle leur enlève leur emploi, ramène leur couverture sociale et médicale à des niveaux inconnus depuis un siècle, en jette même certains à la rue. C’est pour récolter des images de cette crise que le photographe Bruno Wagner est envoyé là-bas : il est chargé de rencontrer ceux qui sont le plus touchés, de recueillir leurs témoignages et surtout de les photographier.  Alors que Wagner prépare son départ, le colonel Stadler, des services secrets français, est avisé qu’un bioterroriste s’apprête à sortir de dangereux produits du pays. Le spectre d’une épidémie mortelle et à grande échelle le pousse à utiliser tous les moyens en sa possession. Les trajectoires du terroriste et du photographe vont se croiser, conduire Stadler à pourchasser Wagner et pousser ce dernier à la clandestinité dès son arrivée en Espagne. Là, il fera la connaissance d’Ivana et d’André, un médecin qui officie entièrement en clandestin en venant en aide aux plus démunis. Mais ces deux-là ont bien d’autres activités, plus répréhensibles aux yeux du pouvoir, surtout du pouvoir économique.

Adoptant la forme du thriller, Nicolas Ancion met ici en scène les abus des plus forts envers les plus faibles. Les plus forts étant les banques, les grandes entreprises anonymes et les politiques aux ordres. Les plus faibles ? Nous tous, qui croyons encore naviguer en démocratie, mais qui n’avons que si peu de prise sur la marche du monde et finalement, sommes bien plus à la merci de ces plus forts que nous ne le pensons. C’est justement à une frange de ces plus faibles, une frange qui a décidé de relever la tête et de se révolter qu’est consacrée le récit. En suivant le parcours de Wagner, Nicolas Ancion nous plonge dans un autre monde, celui de personnes que nous côtoyons quotidiennement et qui, sous leurs dehors de personnes normales, ont décidé d’enrayer la machine, de refuser de lui obéir et de prendre les armes. Truffé de passages d’un réalisme qui ouvre les yeux, un roman engagé, qui ne laisse pas indemne, interpelle et révolte.

En attendant notre soirée littéraire (1)

D’ici le 13 octobre prochain -jour de la rencontre avec l’auteur belge Nicolas Ancion- nous tenterons de vous donner l’envie de découvrir son univers, son style, ses passions et sujets de révolte en publiant régulièrement des chroniques de ses livres.

Pour commencer, nous allons vous parler de « Quatrième étage », un de ses premiers romans, publiés en  2000 et très joliment republié ce mois-ci chez Espace Nord.

quatrième étage

Bruxelles, par un beau matin d’avril, ciel bleu ensoleillé.

Le quatrième étage de cet immeuble est celui où vivent Thomas Eloy et son épouse Marie. Tous deux sont relativement âgés et Marie, malade et alitée. Dans cet appartement que leur loue un monsieur assez imbuvable du nom de Morgen, il y a également la famille d’Anchuso qui occupe la cuisine la journée ou la salle de bains la nuit (ou inversement), des jumeaux albanais qui vivent dans le couloir et les Varoum, une mère et son fils. Car, oui, Thomas s’est bien acquitté de son loyer chaque mois mais il est en retard pour le loyer des escaliers et également pour celui du couloir. Alors Morgen, vieux lui aussi, mais insensible et riche, a été obligé d’ajouter de nouveaux locataires.

Tout ça, Marie n’en sait rien car Thomas lui raconte des histoires ; des histoires pour la protéger puis d’autres qui l’aident à s’endormir…

Le quatrième étage, c’est là aussi que se rend Serge qui a accepté un peu malgré lui de prendre en charge un dépannage de sanitaires pour le compte de Roger, un vieux plombier pas très enjoué qui attendait impatiemment l’arrivée de son neveu Toni, censé venir lui filer un coup de main, comme souvent ces derniers temps. Mais voilà, Toni a eu un accident auquel Serge a assisté. Tenant à annoncer lui-même la nouvelle au vieux Roger, il emprunte le combi de police et débarque chez lui, mais à peine dit bonjour, Roger le supplie de palier à l’absence de son bon à rien de neveu et l’envoie pour un dépannage urgent.

Tout ça, ce n’est que le début de cet extraordinaire récit que nous sert Nicolas Ancion dans son roman. Plutôt que servir, le terme « raconter » est bien plus approprié car vraiment, quelle histoire et comme elle nous est bien racontée. Au travers de son écriture rythmée, enlevée, les personnages sont vivants, au cœur de situations embarrassantes, enchaînant les quiproquos au fil des pages et mêlant à son récit les pensées de ses personnages, des êtres humains  avec leurs forces et leurs faiblesses. En toile de fond, la ville de Bruxelles, plongée dans la misère. Un roman dense qui n’en a pas forcément l’air au premier regard ; c’est là qu’opère le ton de Nicolas Ancion mêlant situations cocasses et regard sarcastique sur une société qui pourrait bien être celle d’aujour

 

Lectures de vacances : trois suggestions

« Les furies » par Lauren Groff

Etats-Unis, début des années 90. Lancelot (surnommé Lotto) et Mathilde sont étudiants à l’université. Ils se marient quinze jours à peine après leur première rencontre. Ils ont 22 ans et l’avenir devant eux. Un mariage qui ne plait pas à la mère de Lotto,  qui décide de ne plus subvenir à ses besoins. S’en suivent des années de bonheur pour les deux amoureux mais également de galère. Lotto tente de percer comme comédien et c’est Mathilde qui, grâce à un petit boulot dans une galerie d’art, fait bouillir la marmite.

Une dizaine d’années plus tard, Lotto a abandonné l’idée de devenir comédien et est maintenant un dramaturge mondialement reconnu. Mathilde, épouse modèle en apparence, vit dans l’ombre de cet homme brillant et tourmenté, dont on comprend que le décès de son père, alors qu’il était encore ado, l’a profondément marqué. Lotto rêve d’une famille qu’il fonderait avec Mathilde mais cette dernière, mystérieuse certes mais qui semble très amoureuse de son mari, ne semble guère enthousiaste…

Ce roman de Lauren Groff raconte l’histoire d’un mariage d’amour presque trop parfait.

Au fil des 250 premières pages, la romancière américaine s’attarde un peu trop longuement sur le personnage de Lotto, sur son histoire et son amour pour le théâtre. Mais ces longueurs se font vite oublier, compensées par une écriture flamboyante et un style brillant qui contribuent largement à la réussite de la narration.

La seconde partie de l’histoire livre, un peu comme un miroir, le point de vue de Mathilde et dévoile ses secrets bien enfouis dans son passé, la laissant apparaître sous un jour beaucoup plus noir ; le ton  devient plus incisif, plus amer.

D’une histoire somme toute assez commune, Lauren Groff parvient à faire un roman profond et prenant, mêlant amour, passion, sensualité et manipulation.

« Un peu tard dans la saison » par Jérôme Leroy

A partir de l’année 2015, un phénomène a commencé à inquiéter les responsables politiques du monde entier. Certaines personnes, du simple balayeur des rues au sénateur, en passant par des cadres d’entreprise ou des enseignants, avaient visiblement décidé de tout quitter, d’abandonner leur emploi et leur vie de famille pour faire autre chose. Inexpliqué, le processus fut baptisé « Eclipse » et les dirigeant ne purent rien faire d’autre que de le constater. Certains décidèrent pourtant d’y remédier, en tous cas de tenter d’en diminuer l’impact et donc de tout mettre en œuvre pour que les cas recensés ne donnent pas l’envie à d’autres citoyens de franchir le pas. Voilà donc pourquoi la jeune capitaine des services secrets français Agnès Delvaux piste l’écrivain Guillaume Trimbert, la cinquantaine fatiguée et probable candidat à l’éclipse.

Comme souvent dans ses écrits, Jérôme Leroy nous propose une structure à deux voix. D’un côté, nous suivons l’espionne Agnès qui piste l’écrivain Trimbert au quotidien. Elle dort chez lui en son absence, lit ses livres, écoute ce qu’il raconte à ses potes écrivains ; elle semble d’ailleurs très bien le connaître, comme si un lien inconnu du lecteur les unissait dès avant le début de l’histoire. De l’autre côté c’est Trimbert lui-même qui nous donne à explorer sa vie : ses amours chahutées, ses pannes d’inspiration, ses rencontres avec des lecteurs, des étudiants, des libraires et des bibliothécaires, ses convictions politiques et ses amitiés. Le récit s’étoffe, s’enrichit et se relativise selon le personnage qui parle. Trimbert, dont on devine qu’il explore des pistes que son auteur laisse vierges dans sa vraie vie, se révèle attachant dans ses tourments, ses convictions et son indécision. Ses moments d’introspection nous livrent de très beaux passages littéraires et philosophiques, accessibles et qui donnent à réfléchir. L’intrigue ménage un certain suspense et c’est avec le plaisir d’en résoudre les points énigmatiques que l’on y plonge. De la littérature française contemporaine comme on l’aime : soignée dans sa forme, presque poétique parfois, riche et  basée sur une bonne histoire.

« La nuit du second tour » par Eric Pessan

Encore un récit à deux voix, dans une France secouée par le résultat du second tour de l’élection présidentielle cette fois. Jamais l’auteur ne donne le résultat, se contentant de nous décrire par le menu comment deux personnes qui se sont autrefois aimées, Mina et David, vivent les événements. A Paris, David erre dans les rues sous tension. L’ambiance est à l’émeute, des vitrines sont brisées, au loin la police charge sur des manifestants ou sur des casseurs, David n’en sait trop rien. Son errance l’engage à revisiter son passé récent, ses relations conflictuelles avec son patron, la loi de la jungle qui règne dans le monde l’entreprise et…sa rupture d’avec Mina. Il croise de nombreuses personnes, des dialogues tantôt absurdes, tantôt à fleur de violence physique s’engagent.

A l’autre bout de la Terre, sur un cargo en route vers les Antilles, Mina apprend également le fameux résultat et revient elle aussi, sur son passé, sur ses relations tumultueuses avec son père et sur sa rupture amoureuse. Les deux récits se croisent et se répondent, un même événement se voit raconté ou complété tour à tour par les deux personnages et le lecteur ne peut que se demander comment deux personnes qui ont l’air, à des milliers de kilomètres de distance, à ce point en phase et même presque dans un état de télépathie permanente, comment et pourquoi ces deux personnes se sont quittées.

Roman des bouleversements, « La nuit du second tour », malgré une sombre mise en bouche, ne verse pas dans l’anticipation politique pessimiste. Au contraire, il penche résolument vers le portrait amoureux et intime et évite le drame à la noirceur complète. Ici aussi, la langue est soignée et ménage de beaux moments que l’on relit avec plaisir. Et l’on ne peut s’empêcher de penser que, du point de vue de Mina et David, le second tour, c’est peut-être aussi la deuxième chance ?

 

Un polar qui déménage!

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Avocat très connu à Bruxelles, spécialisé dans les affaires de divorce, Hugues Tonnon ne commet pas souvent d’erreur. Celle qui consiste à partager un repas avec une de ses clientes, puis à passer une partie de la nuit avec elle, en temps normal, il l’aurait évitée. Mais voilà, outre le fait que Nolwenn Blackwell, la cliente en question,  présente une plastique qui ne laisse aucun homme indifférent, il avait quelque peu forcé sur le vin durant le dit repas. La belle lui ayant demandé de la raccompagner, la galanterie de Tonnon avait parlé et une chose en entraînant une autre… Tout cela n’aurait sans doute pas porté à conséquence si le lendemain matin, l’avocat n’avait été réveillé par la police venue lui annoncer que le cadavre de Nolwenn avait été retrouvé à son domicile.

Il en faut peu pour réduire une bonne réputation à néant : une affaire légèrement scabreuse, des photos dans la presse à sensation et un flic hargneux croyant dur comme fer à la culpabilité de Tonnon ont suffit à faire de celui-ci un fugitif façon Harisson Ford dans le film du même nom. Pressé de toutes parts, l’avocat ne trouve effectivement pas d’autre solution que de mener lui-même l’enquête afin de démasquer le véritable coupable. Il devra voyager par monts et par vaux, affronter bien des périls en diverses contrées, accompagné par une journaliste à l’humeur exécrable et aux motivations peu claires. Echevelées et souvent très drôles, ses pérégrinations se révèlent crédibles et procurent un véritable plaisir de lecture qu’il serait dommage de bouder.

(Paul Colize sera notre invité le 14 octobre prochain, plusieurs exemplaires de ses romans vous attendent à la bibliothèque).