Archives de Catégorie: coups de coeur

Nos derniers coups de coeur

« Les rapports humains » par Denis Robert

Le dernier livre de Denis Robert –journaliste d’investigation notamment à l’origine des révélations sur Clearstream- ne se présente pas comme un roman classique. Sa forme tient plus d’une suite de phrases isolées, comme autant de SMS dont la succession tisse progressivement le portrait du narrateur. Celui-ci, qui est sans doute pour une bonne part Denis Robert lui-même, nous livre ainsi ses problèmes et interrogations sur sa vie personnelle et ses réflexions sur l’état de notre monde. La chronologie peut paraître chaotique mais elle reflète en fait parfaitement la façon dont les idées et les pensées traversent un esprit humain. L’intérêt, c’est que Robert est un sacré journaliste et que ses réflexions sont alimentées par ses lectures et recherches incessantes. Cela va du rôle des journalistes au football en passant par l’intelligence artificielle, les paradis fiscaux, l’amitié, la paternité et les relations amoureuses. Le tout sur un ton alerte, tantôt grave, tantôt léger, avec toujours cette pointe d’humour qui sauve tout.  Un texte engagé et  tendre, à l’image d’un auteur qui arrive à rendre son propos universel. Passionnant !

« Point cardinal » par Léonor de Récondo 

Dans ses plus lointains souvenirs, Laurent a toujours aimé essayer les chaussures et les robes de sa mère. Ce qui n’était peut-être qu’un jeu d’enfant est devenu pour lui une évidence au fil des années, Laurent se sent femme.

Ce soir-là, quand il rentre en tenue de sport à la maison, ni Solange son épouse, ni Claire et Thomas ses enfants ne se doutent que quelques dizaines de minutes plus tôt, il était Mathilda, robe de soie, perruque, bas et talons hauts.

Quand, le temps d’un week-end, il profite de l’absence des siens et se travestit pour la première fois dans la maison familiale, sa vie bascule. Quelques jours plus tard, Solange trouve une épingle à cheveux sur le sol de la chambre à coucher. Sur cette épingle, quelques cheveux blonds sont restés accrochés.

Dans ce dernier roman de Léonor de Récondo, on découvre la vie plutôt tranquille de ce père de famille qui  « ne s’est jamais senti homme mais s’est toujours senti père ».

Sa détermination à devenir celle qui a toujours été en lui est abordée sans tabous. Son cheminement, qui va bouleverser une famille entière et mettre en évidence des émotions diverses, est décrit tout en subtilité. Le personnage de Laurent est extrêmement attachant tant son combat est empreint de sincérité. Au départ d’un sujet peu commun, Léonor de Récondo livre un roman magnifique  porté par une écriture simple mais très juste. Elle va bien au-delà du sujet du changement de sexe et nous invite, en quelque sorte, à nous interroger sur le courage d’être soi, tout simplement.

« Le meilleur ami de l’homme » par Tronchet et Nicoby

La quarantaine, sûr de lui, Vincent Renard est un proctologue reconnu. En instance de divorce, il jongle entre une maîtresse qui le harcelle de manière plutôt agréable, une femme qui le met à l’épreuve et leur fillette d’une petite dizaine d’années avec qui il entretient une complicité dont il ne pourrait se passer. Alors qu’il assiste avec celle-ci à un match de foot, il croise fortuitement un ancien ami de jeunesse, Kevin Delafosse, alias Kevin La Winne, surnom ironique puisque ce dernier semble toujours avoir été à la traine par rapport à Vincent, dépeint comme meilleur footballeur, meilleur étudiant et plus chanceux en amour. Cette rencontre va faire remonter tout un pan de leur jeunesse commune et surtout, pour Vincent, raviver le souvenir d’un amour mystérieusement disparu à la fin de ses études de médecine.

Avec cette bande dessinée finalement assez réaliste, crue et souvent drôle, les auteurs nous convient à un double choc culturel. Le premier, c’est celui qui intervient entre le monde de  Vincent, personnifiant la réussite et l’argent ainsi qu’un désintérêt certain pour ce qui ne le touche pas de près et celui de Kevin, moins gâté dans sa jeunesse sans doute mais également moins combatif et plus facilement prêt à vivre aux crochets des malchanceux qu’il croise. Le second choc intervient plus tard, c’est celui de deux conceptions de la médecine, celle qui fait vivre assez luxueusement celui qui l’exerce sans trop s’interroger, au gré d’une clientèle qui a largement les moyens de le payer et celle qui s’exerce en terrain défavorisé et qui répond à des besoins vitaux, faim, soif, maladies mortelles. Une bande dessinée plus sérieuse qu’il n’y paraît, qui amène finement la réflexion sur ce que nous voulons faire de nos vies au fil d’une lecture.

« Surface de réparation » par Olivier El Khoury

La pensée, les actes, les idées, les envies et les haines d’Olivier El Khoury sont toutes entières déterminées par la passion de sa vie : le club de Bruges. Calme et poli en temps normal, il se transforme en bête hargneuse, violente et de mauvaise foi lorsqu’il assiste –au stade ou devant la télé- à un match de foot de son équipe. Cette passion lui a été transmise par son père, un chirurgien de renom qui développe les mêmes tendances que son rejeton. Au quotidien, cette passion se manifeste par une humeur et un dynamisme dépendant de la place de son équipe dans le classement. Bonne place dans le classement égale humeur joyeuse, compréhension et bienveillance envers autrui. A l’inverse, piètres résultats égalent irascibilité, mépris et violence à l’encontre de ses proches. Ce qui, socialement parlant, s’avère difficile à vivre, surtout si on a la peau basanée.

Premier roman pour ce jeune auteur belge, véritable coup de poing littéraire tant il dénote dans le paysage des lettres belges. Irrévérencieux dans le ton et la forme,  emmené par un vocabulaire d’une crudité très explicite, le récit se décline en courts chapitres à la chronologie improbable et est habité par des personnages hauts en couleurs. Le seul nom qui nous vienne à l’esprit pour établir un rapprochement est celui de l’auteur de la « Merditude des choses »,  Dimitri Verhulst. Pas besoin d’y connaître quoi que ce soit en football, ni même d’apprécier ce sport, pour entamer ce court roman. Sous sa rudesse, sa sexualité exubérante et son franc-parler frisant l’obscénité, c’est de la différence, de la violence feutrée de notre société et de comment y survivre que nous parle El Khoury. Avec un humour dévastateur !

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Pour vos soirées au coin du feu, quelques idées de lecture

« Au fond de l’eau » par Paula Hawkins

Julia Abott est de retour à Beckford, sa ville natale, pour de bien sombres raisons. Le corps de sa sœur Nel vient d’être retrouvé dans le tristement célèbre « Bassin aux noyées ». Julia (Jules dans le récit) n’a aucune envie de revenir dans les lieux qui l’ont vu grandir. Elle s’en est allée depuis bien longtemps et était en froid avec sa sœur depuis de nombreuses années. Celle-ci  laisse derrière elle une adolescente rebelle prénommée Lena. Sait-elle quelque chose concernant le décès de sa mère ? S’agit-il d’un simple accident comme les premiers pas de l’enquête le laissent penser ? Ou d’un suicide ? Nel n’était pas, il est vrai, très en forme ces derniers temps. Mais cette rivière qui traverse Beckford n’a pas encore livré tous ses secrets.

Après le succès de « La Fille du train » en 2015, Paula Hawkins renoue avec le thriller psychologique assorti d’une enquête policière. Basé sur une alternance des points de vue, le récit se construit essentiellement autour de voix féminines ; des personnalités fortes et complexes. Tensions et secrets rythment la lecture et créent une atmosphère pesante, glaçante comme les eaux de la rivière qui sont au cœur de la narration. Dans ce deuxième roman, Paula Hawkins parvient à nouveau à nous captiver avec brio et à nous tenir en haleine jusqu’à la dernière page.

« Les fantômes du vieux pays » de Nathan Hill

Abandonné par sa mère à la fin des années ’80, alors qu’il n’avait que 11 ans, Samuel Andresen- Anderson est à présent professeur de lettres à l’Université de Chicago. Même si son boulot ne le dégoûte pas, il ne lui apporte pas non plus le plein épanouissement : pour beaucoup d’étudiants, son cours ne présente que peu d’intérêt et c’est souvent par obligation qu’ils se retrouvent à le suivre. Autre motif d’insatisfaction chez Samuel : son dessein de se muer en grand écrivain, jamais atteint malgré le relatif succès de sa première publication. En fait, ce qui manque à Samuel, c’est la volonté, celle de se sortir de son petit confort et de viser plus haut. Pour cela, il le sait, il devrait renoncer aux heures passées à jouer à Elfscape, un jeu vidéo en ligne auquel il consacre une grande partie de son temps libre. Le retour impromptu de sa mère dans son existence – elle est accusée d’avoir agressé un politicien en public et son avocat souhaite que Samuel rédige une lettre de moralité- fera peut-être figure de coup de pied du destin.

Coup de maître que ce premier roman de Nathan Hill (1967) qui nous fait allègrement voyager dans les soixante dernières années de l’histoire des Etats-Unis. Profond et léger à la fois, ponctué de traits d’humour qui font mouche à tous les coups, l’histoire regorge de personnages et de sous-intrigues sans jamais nous perdre, insufflant au contraire épaisseur psychologique et antécédents historiques à des acteurs dont on ne peut que saluer la crédibilité. Le spectre temporel est tellement vaste qu’il permet à l’auteur d’aborder de multiples thèmes, là non plus sans jamais se montrer pédagogue ou lassant : des manifestations anti-guerre du Vietnam  à l’addiction aux jeux vidéo, en passant par les revendications féministes, le mouvement hippie, l’envahissement des matières pratiques ou économiques dans les cursus universitaires et l’influence prépondérante des expériences de l’enfance sur une vie d’adulte. C’est dense et drôle, ça nous renvoie à notre réalité et surtout, c’est une formidable histoire, digne des meilleurs grands romans américains.

« L’adoption » de Zidrou et Monin 

Alain et Lynette, un couple de Français, se tournent vers l’adoption. Qinaya, une petite Péruvienne à croquer, fait son entrée dans leur vie et chamboule leur quotidien. Celui de ses parents, mais de toute la famille également. Tous sont immédiatement conquis sauf Gabriel, le grand-père un peu bougon, boucher à la retraite, qui va mettre un peu plus de temps à accepter l’arrivée de cette petite étrangère. Ils vont finir par s’apprivoiser : elle est tellement mignonne et drôle et lui finira par baisser les armes et par créer avec Qinaya un lien bien plus fort qu’il n’aurait pu l’imaginer. Ainsi démarre cette bande dessinée en 2 tomes, portée par Zidrou pour le scénario et par Arno Monin pour le dessin.

« L’adoption » est une bande dessinée belle et sincère, qui d’entrée, bouleverse. Le dessin tout en rondeurs et en finesse de Monin complète à merveille le scénario de Zidrou qui évoque la parentalité, le rôle de chacun au sein de la famille,  l’amour et  les limites de celui-ci. Quand on rêve de devenir parent, jusqu’où sommes-nous prêts à aller ? C’est une des questions évoquée ici avec beaucoup de doigté mais aussi beaucoup de réalisme. Parvenir à associer émotions, rire et gravité autour d’une question cruciale mais sans jamais tomber dans la mièvrerie, ce n’était pas forcément évident mais Zidrou et Monin, en associant leurs talents, font de « L’adoption » une belle réussite !

En attendant notre soirée littéraire (3)

D’ici au 13 octobre prochain -jour de la rencontre avec l’auteur belge Nicolas Ancion- nous tenterons de vous donner l’envie de découvrir son univers, son style, ses passions et sujets de révolte en publiant régulièrement des chroniques de ses livres.

« Les ours n’ont pas de problème de parking » est un recueil de 8 nouvelles dans lesquelles on retrouve des petits moments banals qui se voient transformés en quelque chose d’extraordinaire, avec en filigrane, dans plusieurs d’entre elles, l’enfance ou ses souvenirs.

Imaginez jouets et peluches réglant leurs comptes en l’absence du petit monstre à qui ils appartiennent ; une autre nouvelle où il est question d’une collection d’autocollants Panini à l’effigie de footballeurs célèbres dérobée à son propriétaire et enjeu du match prévu le lendemain ou encore dans « Tête de Turc »,  ce monsieur turc qui endosse le rôle de Père Noël et qui ne peut s’empêcher de mettre en garde un jeune garçon qui exprime un souhait qu’un adulte semble lui avoir soufflé…

Parfois drôle, parfois grinçant, c’est sur un ton décalé que Nicolas Ancion nous raconte ces courtes histoires en y insufflant ce petit supplément de douce folie qui tantôt fait justice, tantôt réchauffe ou fait sourire.

En attendant notre soirée littéraire (2)

D’ici au 13 octobre prochain -jour de la rencontre avec l’auteur belge Nicolas Ancion- nous tenterons de vous donner l’envie de découvrir son univers, son style, ses passions et sujets de révolte en publiant régulièrement des chroniques de ses livres.

Invisibles et remuants

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L’Espagne sombre dans une crise économique qui affecte une grande partie de ses habitants, elle leur enlève leur emploi, ramène leur couverture sociale et médicale à des niveaux inconnus depuis un siècle, en jette même certains à la rue. C’est pour récolter des images de cette crise que le photographe Bruno Wagner est envoyé là-bas : il est chargé de rencontrer ceux qui sont le plus touchés, de recueillir leurs témoignages et surtout de les photographier.  Alors que Wagner prépare son départ, le colonel Stadler, des services secrets français, est avisé qu’un bioterroriste s’apprête à sortir de dangereux produits du pays. Le spectre d’une épidémie mortelle et à grande échelle le pousse à utiliser tous les moyens en sa possession. Les trajectoires du terroriste et du photographe vont se croiser, conduire Stadler à pourchasser Wagner et pousser ce dernier à la clandestinité dès son arrivée en Espagne. Là, il fera la connaissance d’Ivana et d’André, un médecin qui officie entièrement en clandestin en venant en aide aux plus démunis. Mais ces deux-là ont bien d’autres activités, plus répréhensibles aux yeux du pouvoir, surtout du pouvoir économique.

Adoptant la forme du thriller, Nicolas Ancion met ici en scène les abus des plus forts envers les plus faibles. Les plus forts étant les banques, les grandes entreprises anonymes et les politiques aux ordres. Les plus faibles ? Nous tous, qui croyons encore naviguer en démocratie, mais qui n’avons que si peu de prise sur la marche du monde et finalement, sommes bien plus à la merci de ces plus forts que nous ne le pensons. C’est justement à une frange de ces plus faibles, une frange qui a décidé de relever la tête et de se révolter qu’est consacrée le récit. En suivant le parcours de Wagner, Nicolas Ancion nous plonge dans un autre monde, celui de personnes que nous côtoyons quotidiennement et qui, sous leurs dehors de personnes normales, ont décidé d’enrayer la machine, de refuser de lui obéir et de prendre les armes. Truffé de passages d’un réalisme qui ouvre les yeux, un roman engagé, qui ne laisse pas indemne, interpelle et révolte.

En attendant notre soirée littéraire (1)

D’ici le 13 octobre prochain -jour de la rencontre avec l’auteur belge Nicolas Ancion- nous tenterons de vous donner l’envie de découvrir son univers, son style, ses passions et sujets de révolte en publiant régulièrement des chroniques de ses livres.

Pour commencer, nous allons vous parler de « Quatrième étage », un de ses premiers romans, publiés en  2000 et très joliment republié ce mois-ci chez Espace Nord.

quatrième étage

Bruxelles, par un beau matin d’avril, ciel bleu ensoleillé.

Le quatrième étage de cet immeuble est celui où vivent Thomas Eloy et son épouse Marie. Tous deux sont relativement âgés et Marie, malade et alitée. Dans cet appartement que leur loue un monsieur assez imbuvable du nom de Morgen, il y a également la famille d’Anchuso qui occupe la cuisine la journée ou la salle de bains la nuit (ou inversement), des jumeaux albanais qui vivent dans le couloir et les Varoum, une mère et son fils. Car, oui, Thomas s’est bien acquitté de son loyer chaque mois mais il est en retard pour le loyer des escaliers et également pour celui du couloir. Alors Morgen, vieux lui aussi, mais insensible et riche, a été obligé d’ajouter de nouveaux locataires.

Tout ça, Marie n’en sait rien car Thomas lui raconte des histoires ; des histoires pour la protéger puis d’autres qui l’aident à s’endormir…

Le quatrième étage, c’est là aussi que se rend Serge qui a accepté un peu malgré lui de prendre en charge un dépannage de sanitaires pour le compte de Roger, un vieux plombier pas très enjoué qui attendait impatiemment l’arrivée de son neveu Toni, censé venir lui filer un coup de main, comme souvent ces derniers temps. Mais voilà, Toni a eu un accident auquel Serge a assisté. Tenant à annoncer lui-même la nouvelle au vieux Roger, il emprunte le combi de police et débarque chez lui, mais à peine dit bonjour, Roger le supplie de palier à l’absence de son bon à rien de neveu et l’envoie pour un dépannage urgent.

Tout ça, ce n’est que le début de cet extraordinaire récit que nous sert Nicolas Ancion dans son roman. Plutôt que servir, le terme « raconter » est bien plus approprié car vraiment, quelle histoire et comme elle nous est bien racontée. Au travers de son écriture rythmée, enlevée, les personnages sont vivants, au cœur de situations embarrassantes, enchaînant les quiproquos au fil des pages et mêlant à son récit les pensées de ses personnages, des êtres humains  avec leurs forces et leurs faiblesses. En toile de fond, la ville de Bruxelles, plongée dans la misère. Un roman dense qui n’en a pas forcément l’air au premier regard ; c’est là qu’opère le ton de Nicolas Ancion mêlant situations cocasses et regard sarcastique sur une société qui pourrait bien être celle d’aujour

 

Lectures de vacances : trois suggestions

« Les furies » par Lauren Groff

Etats-Unis, début des années 90. Lancelot (surnommé Lotto) et Mathilde sont étudiants à l’université. Ils se marient quinze jours à peine après leur première rencontre. Ils ont 22 ans et l’avenir devant eux. Un mariage qui ne plait pas à la mère de Lotto,  qui décide de ne plus subvenir à ses besoins. S’en suivent des années de bonheur pour les deux amoureux mais également de galère. Lotto tente de percer comme comédien et c’est Mathilde qui, grâce à un petit boulot dans une galerie d’art, fait bouillir la marmite.

Une dizaine d’années plus tard, Lotto a abandonné l’idée de devenir comédien et est maintenant un dramaturge mondialement reconnu. Mathilde, épouse modèle en apparence, vit dans l’ombre de cet homme brillant et tourmenté, dont on comprend que le décès de son père, alors qu’il était encore ado, l’a profondément marqué. Lotto rêve d’une famille qu’il fonderait avec Mathilde mais cette dernière, mystérieuse certes mais qui semble très amoureuse de son mari, ne semble guère enthousiaste…

Ce roman de Lauren Groff raconte l’histoire d’un mariage d’amour presque trop parfait.

Au fil des 250 premières pages, la romancière américaine s’attarde un peu trop longuement sur le personnage de Lotto, sur son histoire et son amour pour le théâtre. Mais ces longueurs se font vite oublier, compensées par une écriture flamboyante et un style brillant qui contribuent largement à la réussite de la narration.

La seconde partie de l’histoire livre, un peu comme un miroir, le point de vue de Mathilde et dévoile ses secrets bien enfouis dans son passé, la laissant apparaître sous un jour beaucoup plus noir ; le ton  devient plus incisif, plus amer.

D’une histoire somme toute assez commune, Lauren Groff parvient à faire un roman profond et prenant, mêlant amour, passion, sensualité et manipulation.

« Un peu tard dans la saison » par Jérôme Leroy

A partir de l’année 2015, un phénomène a commencé à inquiéter les responsables politiques du monde entier. Certaines personnes, du simple balayeur des rues au sénateur, en passant par des cadres d’entreprise ou des enseignants, avaient visiblement décidé de tout quitter, d’abandonner leur emploi et leur vie de famille pour faire autre chose. Inexpliqué, le processus fut baptisé « Eclipse » et les dirigeant ne purent rien faire d’autre que de le constater. Certains décidèrent pourtant d’y remédier, en tous cas de tenter d’en diminuer l’impact et donc de tout mettre en œuvre pour que les cas recensés ne donnent pas l’envie à d’autres citoyens de franchir le pas. Voilà donc pourquoi la jeune capitaine des services secrets français Agnès Delvaux piste l’écrivain Guillaume Trimbert, la cinquantaine fatiguée et probable candidat à l’éclipse.

Comme souvent dans ses écrits, Jérôme Leroy nous propose une structure à deux voix. D’un côté, nous suivons l’espionne Agnès qui piste l’écrivain Trimbert au quotidien. Elle dort chez lui en son absence, lit ses livres, écoute ce qu’il raconte à ses potes écrivains ; elle semble d’ailleurs très bien le connaître, comme si un lien inconnu du lecteur les unissait dès avant le début de l’histoire. De l’autre côté c’est Trimbert lui-même qui nous donne à explorer sa vie : ses amours chahutées, ses pannes d’inspiration, ses rencontres avec des lecteurs, des étudiants, des libraires et des bibliothécaires, ses convictions politiques et ses amitiés. Le récit s’étoffe, s’enrichit et se relativise selon le personnage qui parle. Trimbert, dont on devine qu’il explore des pistes que son auteur laisse vierges dans sa vraie vie, se révèle attachant dans ses tourments, ses convictions et son indécision. Ses moments d’introspection nous livrent de très beaux passages littéraires et philosophiques, accessibles et qui donnent à réfléchir. L’intrigue ménage un certain suspense et c’est avec le plaisir d’en résoudre les points énigmatiques que l’on y plonge. De la littérature française contemporaine comme on l’aime : soignée dans sa forme, presque poétique parfois, riche et  basée sur une bonne histoire.

« La nuit du second tour » par Eric Pessan

Encore un récit à deux voix, dans une France secouée par le résultat du second tour de l’élection présidentielle cette fois. Jamais l’auteur ne donne le résultat, se contentant de nous décrire par le menu comment deux personnes qui se sont autrefois aimées, Mina et David, vivent les événements. A Paris, David erre dans les rues sous tension. L’ambiance est à l’émeute, des vitrines sont brisées, au loin la police charge sur des manifestants ou sur des casseurs, David n’en sait trop rien. Son errance l’engage à revisiter son passé récent, ses relations conflictuelles avec son patron, la loi de la jungle qui règne dans le monde l’entreprise et…sa rupture d’avec Mina. Il croise de nombreuses personnes, des dialogues tantôt absurdes, tantôt à fleur de violence physique s’engagent.

A l’autre bout de la Terre, sur un cargo en route vers les Antilles, Mina apprend également le fameux résultat et revient elle aussi, sur son passé, sur ses relations tumultueuses avec son père et sur sa rupture amoureuse. Les deux récits se croisent et se répondent, un même événement se voit raconté ou complété tour à tour par les deux personnages et le lecteur ne peut que se demander comment deux personnes qui ont l’air, à des milliers de kilomètres de distance, à ce point en phase et même presque dans un état de télépathie permanente, comment et pourquoi ces deux personnes se sont quittées.

Roman des bouleversements, « La nuit du second tour », malgré une sombre mise en bouche, ne verse pas dans l’anticipation politique pessimiste. Au contraire, il penche résolument vers le portrait amoureux et intime et évite le drame à la noirceur complète. Ici aussi, la langue est soignée et ménage de beaux moments que l’on relit avec plaisir. Et l’on ne peut s’empêcher de penser que, du point de vue de Mina et David, le second tour, c’est peut-être aussi la deuxième chance ?

 

Un polar qui déménage!

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Avocat très connu à Bruxelles, spécialisé dans les affaires de divorce, Hugues Tonnon ne commet pas souvent d’erreur. Celle qui consiste à partager un repas avec une de ses clientes, puis à passer une partie de la nuit avec elle, en temps normal, il l’aurait évitée. Mais voilà, outre le fait que Nolwenn Blackwell, la cliente en question,  présente une plastique qui ne laisse aucun homme indifférent, il avait quelque peu forcé sur le vin durant le dit repas. La belle lui ayant demandé de la raccompagner, la galanterie de Tonnon avait parlé et une chose en entraînant une autre… Tout cela n’aurait sans doute pas porté à conséquence si le lendemain matin, l’avocat n’avait été réveillé par la police venue lui annoncer que le cadavre de Nolwenn avait été retrouvé à son domicile.

Il en faut peu pour réduire une bonne réputation à néant : une affaire légèrement scabreuse, des photos dans la presse à sensation et un flic hargneux croyant dur comme fer à la culpabilité de Tonnon ont suffit à faire de celui-ci un fugitif façon Harisson Ford dans le film du même nom. Pressé de toutes parts, l’avocat ne trouve effectivement pas d’autre solution que de mener lui-même l’enquête afin de démasquer le véritable coupable. Il devra voyager par monts et par vaux, affronter bien des périls en diverses contrées, accompagné par une journaliste à l’humeur exécrable et aux motivations peu claires. Echevelées et souvent très drôles, ses pérégrinations se révèlent crédibles et procurent un véritable plaisir de lecture qu’il serait dommage de bouder.

(Paul Colize sera notre invité le 14 octobre prochain, plusieurs exemplaires de ses romans vous attendent à la bibliothèque).

Lus et approuvés par vos bibliothécaires

crane« Crâne » de Patrick Declerck

Patrick Declerck est un auteur belge qui s’est notamment fait connaître par une étonnante enquête publiée en 2001 et intitulée « Les Naufragés ». Dans ce récit-témoignage, il racontait son immersion de plusieurs mois parmi les clochards de Paris. Plusieurs romans et recueils de nouvelles ont suivi (« Socrate dans la nuit », « Démons me turlupinant ») écrits dans une langue riche, très imagée et empreints d’un sens de l’humour acide, ultra-réaliste et sans concession. Avec « Crâne », Declerck ne se dépare pas de ce style si caractéristique pour nous faire vivre un épisode marquant de la vie de son double en littérature, Alexandre Nacht, personnage principal de ce roman, atteint depuis plusieurs années d’une tumeur au cerveau. L’épisode marquant en question, c’est le passage quasi obligé, ou fortement recommandé, par la table d’opération afin d’en extraire le maximum de cet indésirable hôte. Lequel passage est précédé d’une série de rencontres avec divers membres du corps médical, entrecoupés de moments d’introspection dans lesquels Nacht évalue sa vie, l’importance de celle-ci au regard de l’histoire humaine, le chagrin que sa mort causerait à ses proches et finalement, sa propre envie de poursuivre l’aventure terrestre. Au long de ces dialogues avec les praticiens et avec lui-même, ce sont ses valeurs que Nacht partage : sa passion pour la littérature, sa fraternité envers quelques humains, son mépris pour les imbéciles et son amour sans limite pour sa chienne.  En moins de 200 pages, il nous livre ainsi, du rire aux presque larmes, un texte touchant par sa sincérité et sa totale absence de complaisance.

interet enfant« L’intérêt de l’enfant » de Ian McEwan

Fiona Maye, 59 ans, est magistrat, à la tête d’une brillante carrière pour laquelle elle a délaissé sa vie personnelle et son époux, Jack, professeur d’histoire. De commun accord, ils ont mis de côté leur désir d’enfant, puis l’ont abandonné au fil des années, privilégiant leurs vies professionnelles respectives. En ce mois de mai, Jack lui annonce qu’il est las de leur vie sans intimité; il veut vivre une grande passion avant de sentir davantage que la vieillesse le rattrape.

Le lendemain, au tribunal, en sa qualité de juge aux affaires familiales, Fiona doit se prononcer sur une affaire particulière : Adam, un jeune homme de dix-sept ans est atteint d’une leucémie et risque la mort si ses parents s’obstinent à refuser, pour des croyances religieuses, la transfusion sanguine qui pourrait lui sauver la vie. Les médecins ont décidé de s’en remettre à la cour. Fiona entend donc les deux parties puis décide sur un coup de tête de se rendre à l’hôpital pour entendre le jeune homme. Une rencontre qui sera tout sauf banale …

Ian McEwan, au travers de ce portrait de femme, emmène ses lecteurs dans le monde froid et sans compassion des tribunaux, sujet sur lequel on comprend rapidement que l’auteur s’est très bien documenté. Il parvient grâce à son élégante écriture à insuffler une forme de musicalité à son récit. En confrontant le droit à la foi, il nous informe mais ne pose pas de jugement : un défi réussi quand on aborde un sujet aussi sensible que celui de la vie d’un enfant. Ian McEwan mêle également avec beaucoup de justesse les préoccupations personnelles et professionnelles de son héroïne. Un roman court et fort à découvrir !

De la bd réaliste et humoristique

muret
« Le muret »
  de Fraipont et Bailly

Belgique, fin des années ’80. Rosie, 13 ans à peine, se retrouve sans mère. Son père, absent toute la semaine en raison de son travail, la laisse seule, convaincu qu’elle est assez responsable pour se prendre en charge. Même si elle compte effectivement une vraie amie proche et qu’elle n’en veut pas à son père, Rosie vit les affres de l’adolescence à sa manière : angoisses, manque d’envie de suivre les cours, ennui et, comme remèdes, le tabac et l’alcool. Elle ne verse pas dans la délinquance,  la frôle juste, au gré de certaines rencontres.

Une bande dessinée en noir et blanc, aux cases extrêmement contrastées et qui  nous plonge dans une intrigue saisissante de réalisme. Pour qui a vécu cette époque, le rendu est tout simplement épatant de vérité. Mais c’est surtout l’histoire de Rosie qui nous touche, terriblement crédible, jamais larmoyante et qui, malgré certaines scènes assez dures, évite de sombrer dans le drame plombant.

annee au lycee« Une année au lycée : tomes 1 et 2 » de Fabrice Erre

Réalisée par un professeur de lycée, cette bande dessinée dresse un portrait sans concession de l’école d’aujourd’hui. Très réaliste donc, mais surtout avec toujours beaucoup d’humour, Fabrice Erre nous fait partager ses moments d’enthousiasme et de désespoir, sans jamais pointer un doigt moqueur sur qui que ce soit (sauf parfois sur lui-même). Collègues, parents ou étudiants, tous sont dépeints avec leurs travers et leurs qualités, sans jamais être ridiculisés. Volontiers taquin, toujours bienveillant, jamais avare d’autocritique, l’auteur parvient brillamment à nous plonger dans cet univers si particulier, presque en vase clos, avec ses règles propres et ses absurdités. Une excellente bulle de drôlerie dessinée !

 

 

 

Suspense autour d’un secret

secret mariNous devons bien avouer que ce titre « Le secret du mari » nous inspirait plus une histoire nunuche qu’un bon roman que nous allions dévorer en 3 jours. Et pourtant.

Assez classiquement bâti sur les vies menées parallèlement par de parfaits inconnus dont l’histoire va se croiser, ce roman nous glisse très rapidement dans l’intimité de personnes comme vous et moi plongées dans les mêmes bonheurs, bouleversements et ennuis que tout un chacun. Et d’ennui, point ! La classique réunion Tupperware devient le point d’orgue de la semaine, la sortie des classes l’événement mondain du village et le prof de gym le prince charmant … ou pas … Très drôle, très fin, ce livre profond et léger replace au centre de la vie les relations entre les gens et relativise petites et grandes trahisons.