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Focus sur quelques romans belges

Éparpillés dans nos coups de cœur de ces derniers mois, ces cinq romans ont tous la particularité d’être dus à des auteurs belges. En les rassemblant ici, nous voulons simplement montrer à quelle point notre littérature, qu’elle soit francophone ou néerlandophone, fait preuve de tonicité et n’a pas à pâlir devant les oeuvres françaises ou anglo-saxones.

« L’affaire Mayerling » de Bernard Quiriny

affaire mayerlingA Rouvières, une ville provinciale française sans histoire, un vieil édifice est mis à terre, une « résidence de standing » baptisée « Mayerling » est rapidement édifiée à sa place et ses appartements s’arrachent comme des petits pains. Une fois installés, les nouveaux résidents vont voir leur quotidien se modifier, imperceptiblement d’abord puis de manière de plus en plus évidente. Untel perd du poids, une autre grossit à vue d’œil alors que le fils de son voisin, charmant à son arrivée, devient psychotique. Un jeune couple amoureux ne se supporte plus, une femme voit ses parents, morts depuis plusieurs années, assis à la table de sa salle à manger. Outre ses événements directement liés aux personnes, c’est aussi l’immeuble lui-même qui semble s’en prendre à ses habitants : portes qui se bloquent, garages trop petits, canalisations qui refoulent, isolation sonore déficiente. Dès lors et aussi idiot cela puisse-t-il paraître, certains résidents se déclarent-ils en guerre contre la résidence.

Lauréat du Prix Rossel en 2008 pour ses « Contes carnivores », Bernard Quiriny nous revient en toute grande forme avec ce troisième roman qui se dévore à belle dents. A l’image de ses œuvres précédentes, on navigue ici dans un environnement fantastique, feutré et à la limite de l’absurde, qui, d’un ton posé et calme, instille une tension de plus en plus prégnante. De son verbe précieux et stylé, Quiriny excelle à faire nôtre le sentiment de menace permanente qui habite les malheureux résidents du « Mayerling ». Au-delà du récit fantastique que l’on n’oubliera pas de sitôt, c’est à une attaque en règle des dérives urbanistiques et architecturales actuelles que l’auteur se livre. Qui parmi nous n’a jamais considéré avec regret la laideur quasi systématique des nouvelles constructions citadines, qu’elles soient commerciales ou résidentielles ? Qui n’a jamais senti l’hostilité de certaines d’entre elles, bâties comme si elles devaient s’auto-suffire et non pas servir l’humain ? En poussant la logique jusqu’au bout, en nous transformant en victimes de ce que nous avons édifié, Quiriny livre en fait un avertissement en forme de plaidoyer pour la vie hors des villes, de moins en moins faites pour les êtres humains. Sa démonstration se révèle brillante, drôle et convaincante dans son absurde noirceur au point que vous ne considérerez plus aucun immeuble à étages sans appréhension après l’avoir lue. Une terreur jouissive, une perle littéraire

« Ariane » de Myriam Leroy 

ariane « Ariane », c’est l’histoire d’une amitié entière et excessive entre deux adolescentes, que tout oppose. L’une est timide, peu sûre d’elle et issue d’une famille coincée, qui se revendique comme bourgeoise mais n’en a ni les moyens ni les codes. La seconde, Ariane, provient d’une famille riche ; elle est belle et attire les regards. Leur relation va se construire au fil des brimades et des coups bas qu’elles infligent aux autres, dans un récit empreint de noirceur et d’une ambiance un peu malsaine qui laisse présager que cette histoire ne pourra que mal se terminer.

Cette thématique de l’amitié entre deux ados n’est pas vraiment nouvelle mais d’emblée, Myriam Leroy propose une narration enlevée, un ton grinçant, une écriture qui prend aux tripes et qui donne vie à un roman dont on ne sort pas indemne. On est très loin d’une amitié tranquille au long cours. Myriam Leroy s’attache à nous faire découvrir ses personnages au travers de leurs contradictions et de leurs faiblesses et parvient à les rendre terriblement réels. De par son décor dans le Brabant wallon des années 90, l’histoire met également en lumière quelques références et souvenirs de cette époque. Les retours vers le présent et les dernières pages du livre nous rappellent que l’adolescence est une période qui peut être très violente et dans laquelle les jeunes se trouvent projetés sans vraiment y être préparés.  Un premier roman vibrant, très réussi que l’on aimera…. ou pas.

« Apprendre à lire » par Sébastien Ministru

ministruAntoine, la soixantaine, est directeur d’un important groupe de presse. Il partage sa vie avec Alex, son amoureux depuis trente ans. En dehors d’Alex, sa famille se résume à un père au caractère difficile, homme bien peu agréable et avec qui les contacts se sont espacés pendant de nombreuses années.
Mais aujourd’hui, un rapprochement s’installe entre ce vieil homme grincheux et son fils qui lui rend visite dès que possible. Souvent, quand ils se retrouvent, à la demande de son père, Antoine lui fait la lecture avec les prospectus publicitaires qui traînent sur la table : pub pour une tondeuse, barquette de haché en promo, lot de serviettes éponge, annonce pour un crédit hypothécaire : tout est prétexte à être lu. Un peu plus tard, alors que les journaux publicitaires n’ont pas bougé d’un pouce, le fils s’interroge sur l’opportunité de conserver tout ça et le vieillard de confesser qu’il essaye de reconnaître les mots entendus pendant la séance de lecture à voix haute, quelques jours plus tôt. Lors de la visite suivante, le père demande à son fils de lui apprendre à lire.
Dans un premier temps, Antoine n’accorde guère d’attention à cette demande qu’il juge farfelue. C’est sans compter sur la détermination de son père qui ne laisse d’autre choix à Antoine que d’essayer de lui apprendre lire, sans savoir comment ni par où commencer. Peu patient, Antoine passe rapidement le relais à un jeune homme, rencontre sexuelle d’un soir, qui poursuit des études d’instituteur. Réticent à l’idée de partager son secret avec un inconnu, le vieil homme se laisse finalement convaincre et une relation de confiance s’installe peu à peu…
Apprendre à lire c’est l’histoire de ce monsieur analphabète, privé d’école quand il était enfant et qui espère qu’apprendre à lire lui permettra de mourir moins vite.
C’est surtout la rencontre entre un père et son fils qui ne peuvent nier leur ressemblance physique mais qui sont tellement différents en d’autres points. Ces deux-là, au fil des pages, vont lentement s’apprivoiser et rattraper, à leur manière, le temps perdu.
Sébastien Ministru livre un excellent premier roman qui se lit d’une traite, porté par une écriture tout en tendresse et ponctué de quelques jolis traits d’humour. Un petit bijou.

« Partir avant la fin » par  Ariane Le Fort

le fortDans ce dernier roman de l’auteure belge, que nous avons eu le plaisir d’accueillir pour la Fureur de Lire il y a quelques années, il est question de « fin ».  Fin comme fin de vie. Pour la mère de Léonor et Violette, c’est bien de cela qu’il s’agit. Choisir le moment où l’on va partir avant qu’il ne vous rattrape ; en finir proprement, avec l’aide de ses filles, et la mer en toile de fond, souhaite-t-elle.

Pour Léonor, la cinquantaine, est-ce de son côté la fin d’un amour qui s’amorce pour laisser place à un autre ? Entre Dan, l’Américain, rencontré sur les bancs de l’univ’ quand ils avaient vingt ans et Nils dont elle a fait connaissance il y a quinze jours à peine, son cœur hésite.

La parenthèse d’une semaine à Budapest qui s’annonce et qui lui permettra de retrouver Dan ne l’enthousiasme pas autant que les fois précédentes où ils se sont revus à New-York, dans le même petit hôtel, au fil des années qui se sont écoulées. Doit-elle y voir un signe que leur histoire touche à sa fin ?

Ariane le Fort a vraiment un don pour nous raconter les choses de la vie, avec émotion et justesse. Trois femmes – qui ont dépassé la cinquantaine depuis un bon moment –  liées par la vie et qui s’interrogent sur la maladie qui touche l’une d’elle, sur la mort, sur l’amour et sa possibilité qu’il renaisse à un moment où on l’attend si peu : un mélange d’ingrédients qui rend ce court roman touchant et vraiment plaisant.

 Débâcle » de Lise Spit

débâcleIl y a cet avant, avant la mort de Jan, les mois précédant le 28 décembre 2001. Tout était normal, du moins à l’échelle d’un petit village de Flandre comme Bovenmeer, quelques centaines d’habitants parmi lesquels Eva -la narratrice. Eva n’a pas la vie facile : mère alcoolique, petite sœur obsessionnelle-compulsive, grand frère très indépendant et père soit absent, soit noyant son mal-être dans la bière.

Il y a ensuite cette période d’été juste après la mort de Pim, plus précisément le mois d’août 2002. A cette époque-là, Eva et ses deux amis Laurens et Pim (le frère du défunt Jan) sortent de l’enfance et les jeux inventés par les deux garçons reflètent leur subit intérêt pour le sexe. Le jeu auquel les deux garçons invitent les gamines du village ne peut tourner qu’en défaveur de ces dernières, mais elles s’y soumettent de bon gré, rassurées par la présence d’Eva, caution féminine.

Pour finir, il y a ce moment à partir duquel Eva déroule le fil, c’est le maintenant. Eva est invitée par Pim à l’inauguration de nouvelles installations laitières dans sa ferme, inauguration qui coïncide avec l’anniversaire des 30 ans qu’aurait eus Jan, s’il n’avait pas disparu en 2001. Tout le village sera là. Eva, qui réside à présent en ville, ne les a plus vus depuis des années. Elle décide de s’y rendre et d’insuffler une dose d’imprévu à la double célébration.

Trois époques donc construisent alternativement le fil conducteur de ce premier roman, disons-le tout de suite, magistralement mené par Lize Spit, jeune auteure belge. L’alternance temporelle des chapitres insuffle une tension palpable au texte. ON ressent de la pesanteur, de la lourdeur (non pas du style, mais bien du propos) et parfois, c’est un sentiment de répulsion qui nous saisit à

a lecture de certains passages dans lesquels le langage se fait simple, direct et cru pour dépeindre non pas des scènes horrifiques mais des jeux d’enfants malsains, des situations navrantes de la vie quotidienne dans une famille en vrac ou une fête de village qui tourne en foire ubuesque.

 « Débâcle » ne peut se lire par quelques pages à la fois, d’un œil distrait. « Débâcle » ne plaira sans doute pas à ceux qui ne se trouvent à l’aise qu’avec des intrigues efficaces habitées de personnages univoques. Il faut s’en imprégner, en lire de longs passages d’une traite pour assimiler sa profondeur. Et aussi se ménager des pauses pour laisser infuser et prendre un peu de recul. « Débâcle » ne laisse pas indemne, parce qu’il s’agit indéniablement d’un grand texte, et qu’un auteur à la fois incroyablement doué et doté d’une voix originale se trouve derrière lui.

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