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Pour vos soirées au coin du feu, quelques idées de lecture

« Au fond de l’eau » par Paula Hawkins

Julia Abott est de retour à Beckford, sa ville natale, pour de bien sombres raisons. Le corps de sa sœur Nel vient d’être retrouvé dans le tristement célèbre « Bassin aux noyées ». Julia (Jules dans le récit) n’a aucune envie de revenir dans les lieux qui l’ont vu grandir. Elle s’en est allée depuis bien longtemps et était en froid avec sa sœur depuis de nombreuses années. Celle-ci  laisse derrière elle une adolescente rebelle prénommée Lena. Sait-elle quelque chose concernant le décès de sa mère ? S’agit-il d’un simple accident comme les premiers pas de l’enquête le laissent penser ? Ou d’un suicide ? Nel n’était pas, il est vrai, très en forme ces derniers temps. Mais cette rivière qui traverse Beckford n’a pas encore livré tous ses secrets.

Après le succès de « La Fille du train » en 2015, Paula Hawkins renoue avec le thriller psychologique assorti d’une enquête policière. Basé sur une alternance des points de vue, le récit se construit essentiellement autour de voix féminines ; des personnalités fortes et complexes. Tensions et secrets rythment la lecture et créent une atmosphère pesante, glaçante comme les eaux de la rivière qui sont au cœur de la narration. Dans ce deuxième roman, Paula Hawkins parvient à nouveau à nous captiver avec brio et à nous tenir en haleine jusqu’à la dernière page.

« Les fantômes du vieux pays » de Nathan Hill

Abandonné par sa mère à la fin des années ’80, alors qu’il n’avait que 11 ans, Samuel Andresen- Anderson est à présent professeur de lettres à l’Université de Chicago. Même si son boulot ne le dégoûte pas, il ne lui apporte pas non plus le plein épanouissement : pour beaucoup d’étudiants, son cours ne présente que peu d’intérêt et c’est souvent par obligation qu’ils se retrouvent à le suivre. Autre motif d’insatisfaction chez Samuel : son dessein de se muer en grand écrivain, jamais atteint malgré le relatif succès de sa première publication. En fait, ce qui manque à Samuel, c’est la volonté, celle de se sortir de son petit confort et de viser plus haut. Pour cela, il le sait, il devrait renoncer aux heures passées à jouer à Elfscape, un jeu vidéo en ligne auquel il consacre une grande partie de son temps libre. Le retour impromptu de sa mère dans son existence – elle est accusée d’avoir agressé un politicien en public et son avocat souhaite que Samuel rédige une lettre de moralité- fera peut-être figure de coup de pied du destin.

Coup de maître que ce premier roman de Nathan Hill (1967) qui nous fait allègrement voyager dans les soixante dernières années de l’histoire des Etats-Unis. Profond et léger à la fois, ponctué de traits d’humour qui font mouche à tous les coups, l’histoire regorge de personnages et de sous-intrigues sans jamais nous perdre, insufflant au contraire épaisseur psychologique et antécédents historiques à des acteurs dont on ne peut que saluer la crédibilité. Le spectre temporel est tellement vaste qu’il permet à l’auteur d’aborder de multiples thèmes, là non plus sans jamais se montrer pédagogue ou lassant : des manifestations anti-guerre du Vietnam  à l’addiction aux jeux vidéo, en passant par les revendications féministes, le mouvement hippie, l’envahissement des matières pratiques ou économiques dans les cursus universitaires et l’influence prépondérante des expériences de l’enfance sur une vie d’adulte. C’est dense et drôle, ça nous renvoie à notre réalité et surtout, c’est une formidable histoire, digne des meilleurs grands romans américains.

« L’adoption » de Zidrou et Monin 

Alain et Lynette, un couple de Français, se tournent vers l’adoption. Qinaya, une petite Péruvienne à croquer, fait son entrée dans leur vie et chamboule leur quotidien. Celui de ses parents, mais de toute la famille également. Tous sont immédiatement conquis sauf Gabriel, le grand-père un peu bougon, boucher à la retraite, qui va mettre un peu plus de temps à accepter l’arrivée de cette petite étrangère. Ils vont finir par s’apprivoiser : elle est tellement mignonne et drôle et lui finira par baisser les armes et par créer avec Qinaya un lien bien plus fort qu’il n’aurait pu l’imaginer. Ainsi démarre cette bande dessinée en 2 tomes, portée par Zidrou pour le scénario et par Arno Monin pour le dessin.

« L’adoption » est une bande dessinée belle et sincère, qui d’entrée, bouleverse. Le dessin tout en rondeurs et en finesse de Monin complète à merveille le scénario de Zidrou qui évoque la parentalité, le rôle de chacun au sein de la famille,  l’amour et  les limites de celui-ci. Quand on rêve de devenir parent, jusqu’où sommes-nous prêts à aller ? C’est une des questions évoquée ici avec beaucoup de doigté mais aussi beaucoup de réalisme. Parvenir à associer émotions, rire et gravité autour d’une question cruciale mais sans jamais tomber dans la mièvrerie, ce n’était pas forcément évident mais Zidrou et Monin, en associant leurs talents, font de « L’adoption » une belle réussite !

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Nous les avons lus et aimés

si-tu-passes-la-riviere-de-genevieve-damas-996428347_ML« Si tu passes la rivière » de Geneviève Damas

François a 17 ans, « du vent dans la tête et des cochons comme amis ». Il a le temps de penser François, pendant qu’il garde les cochons. Que veut dire son père quand il lui parle de la rivière en bas de chez eux et qu’il le menace en lui disant : « Si tu passes la rivière, tu ne remettras pas les pieds dans cette maison ». Pourquoi Maryse, la seule pour qui il comptait, l’a-t-elle fait ? Pourquoi n’est-elle pas revenue sur ses pas, alors qu’il la suppliait ?
Sa mère qui lui manque tant : qui était-elle vraiment ? Oui, bien sûr, elle est morte il y a longtemps ; ça, François le sait. Mais pourquoi est-ce tellement compliqué de lui parler d’elle ? François se heurte au mur de silence construit par son père et ses frères ; des frères très différents de lui…
Alors, François choisit de se tourner vers d’autres personnes ; des rencontres empreintes de sincérité et de bienveillance mais parfois très dures aussi. A la recherche de son identité, il croise le chemin de Roger qui va lui apprendre à lire et à écrire. François en est convaincu : pour comprendre son histoire, il doit passer par ces apprentissages.

J’ai découvert, à travers l’écriture de Geneviève Damas, une bien jolie manière de raconter cette enfance en milieu rural, entre naïveté et réalisme. Un premier roman très sensible (couronné par le Prix Rossel en 2011) qui met en lumière l’importance des liens et des racines, le cheminement parfois difficile pour accéder à la connaissance et la possibilité de goûter, grâce à elle, à la liberté

CVT_Histoire-dun-bonheur_8028« Histoire d’un bonheur » de Geneviève Damas

Deuxième roman publié par notre invitée du 9 octobre, « Histoire d’un bonheur » plonge au cœur de relations humaines d’apparences banales mais qui, titillées par un évènement légèrement perturbant, prennent tout à coup une direction imprévue. Le récit est divisé en 5 parties dans lesquelles nous suivons à chaque fois le point de vue d’un des personnages. Certains évènements se recoupent donc, mais, vus par un autre acteur, ils insufflent de la densité et du dynamisme à l’intrigue. C’est à partir du personnage d’Anita que tout commence : bourgeoise délaissée par son mari, elle porte sur le monde qui l’entoure un regard dont on a du mal à choisir s’il confine au cynisme absolu ou s’il relève d’une extrême naïveté (ce qui donne en tous cas à son discours un côté décapant des plus réjouissants). Calfeutrée chez elle, ou dans sa décapotable ou encore dans un salon de thé, Anita s’ennuie. Pour elle, l’humanité se révèle de moins en moins fiable, alors qu’elle sait pouvoir toujours compter sur Wouki, son fidèle compagnon à quatre pattes. Pour rendre service à une amie, elle accepte de prendre en charge une classe de devoirs d’une école de banlieue, expérience qui va la forcer à affronter des conditions de travail et de vie qu’elle ne soupçonnait même pas. Le choc sera terrible, il bouleversera les fondements de son existence et, telle une chute de dominos, entraînera conséquence sur conséquence pour son entourage proche. Le réjouissant dynamitage d’une existence enlisée !

péages« Eviter les péages » de Jérôme Colin

Le narrateur, chauffeur de taxi de son métier, marié, 3 enfants, fait face à une crise de la quarantaine bien sonnée. La vie n’est-elle qu’une longue ligne droite, sans plus aucune surprise, rien pour bousculer le quotidien, une fois passé ce cap ? La tentation de succomber au charme de cette jeune femme rencontrée à la terrasse d’un café est bien présente. Doit-il résister ou plonger avec délice dans cette aventure ?
Ces questions et d’autres, somme toute très banales, nous donnent l’impression d’être exceptionnelles quand elles touchent à notre vécu. Ce court monologue intérieur met en évidence la fragilité humaine et constitue la trame de ce premier roman de Jérôme Colin. Une histoire toute simple, bien écrite et ponctuée d’humour et de références musicales ; à commencer par son titre, extrait d’une chanson du regretté Bashung.

la-fille-du-train« La fille du train » / Paula Hawkins

Pour faire la navette entre la banlieue et Londres, Rachel prend le même train chaque jour, le 8h04 le matin et au retour, le soir, le 17h56. Toujours assise à la même place, dans le même compartiment, elle sait quand le train va ralentir et quand elle pourra observer cette maison en bas de la voie ferrée. Une maison et ses occupants qu’elle a choisis de nommer Jesse et Jason, un couple parfait, amoureux, heureux. C’est son petit moment de bonheur à elle de les voir au loin sur leur terrasse, chaque jour ou presque. Jusqu’à ce matin où Jesse est là, dans son jardin, avec un autre homme. Ils s’embrassent passionnément. Quelle déception pour Rachel ! Le lendemain, quelle n’est pas sa surprise de lire dans le journal que la jeune femme a disparu…
Quel navetteur – comme nous les appelons ici en Belgique – n’a jamais tenté d’imaginer ce qui se passait dans les maisons situées le long de la voie de ligne de chemin de fer empruntée quotidiennement ? Quelle famille ? Quels secrets ? C’est le point de départ de ce roman de Paula Hawkins qui s’articule autour de ce que nous raconte Rachel, la narratrice principale, une jeune femme plongée dans l’alcoolisme qui tente de reconstruire sa vie après une séparation particulièrement éprouvante. Elle est rapidement rejointe dans le récit par deux autres femmes qui deviennent ainsi les protagonistes d’une intrigue très bien construite et racontée avec intelligence. Un sens de la narration très aiguisé pour un thriller psychologique de grande envergure.

Couv_235509« Elle s’appelait Tomoji » de Jirô Taniguchi

Elle s’appelait Tomoji dresse le portrait tout en délicatesse d’une jeune Japonaise à qui son père avait choisi un prénom de garçon et qui vécut au Japon, en milieu rural, dans les années 20. On découvre sa vie qui est non seulement celle d’une écolière mais également, de par la manière dont elle s’implique dans la vie quotidienne de sa famille, celle d’une jeune fille avec son lot de responsabilités. Son parcours de vie n’est vraiment pas simple et elle est, dès son plus jeune âge, confrontée à des événements douloureux. Au fil des pages, ce sont les années qui défilent, on assiste à la construction de l’identité de cet enfant devenue adulte et dont le caractère et l’esprit forcent l’admiration.

Tomoji Uchida a bel et bien existé et fut également à l’origine de la création d’un temple bouddhiste dans la région de Tokyo. Souhaitant lui rendre hommage, les animateurs de ce temple ont confié à Jiro Taniguchi la mission de faire mieux connaître le parcours de cette jeune femme, une vie qui l’a conduite à se tourner vers la spiritualité. Maître incontesté du manga, Taniguchi se révèle encore une fois dans un art qu’il maîtrise à la perfection, empreint de poésie et tout en sobriété.

busquets« Ça aussi, ça passera » de Milena Busquets

Apparemment, c’est avec beaucoup de recul que Blanca prend le décès de sa mère. Et pourtant, intérieurement, elle pense se disloquer tant la place qu’occupait cette dernière était importante. Entourée de ses deux ex, des trois enfants qu’ils ont eus, de son amant et de ses deux amies, elle se décide à quitter Barcelone pour investir la maison familiale de Cadaquès, sur la côte. Là, le quotidien d’une vie de famille improbable va s’entrelacer avec les souvenirs de sa relation avec sa mère. Blessée, Blanca apostrophe intérieurement la disparue, lui lance des reproches et tente de se défaire de son influence. En manque, la même Blanca se remémore à quelle point cette femme a fait d’elle ce qu’elle est devenue et pense ne jamais se remettre de sa disparition. Un roman profond et sentimental, ponctué de moments où l’humour tempère le spleen et qui, au final, distille une très communicative joie de vivre.

places« Abandoned places » de Henk Van Rensbergen
forbidden« Forbidden places » de Sylvain Margaine

Deux superbes recueils de photos de bâtiments laissés à l’abandon. Parcs d’attraction, usines, théâtres, cinémas, bureaux, châteaux et autres hôtels de luxe : tous ces lieux ont été construits par l’homme, des familles y ont vécu, des ouvriers y ont travaillé, des enfants y ont joué. Les photographes livrent ici leur vision, en évitant toute mise en scène. La subjectivité naît de leur regard d’artiste et du choix des lieux livrés à la curiosité des lecteurs. Si « Abandoned places » capte l’attention par l’ampleur du travail réalisé par son auteur (25 années de photographie à travers les coins les plus reculés de la planète), « Forbidden places », oeuvre d’un photographe plus jeune, tire son épingle du jeu grâce aux textes détaillant l’histoire des lieux représentés. Deux superbes ouvrages pour un tour du monde atypique !