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Frank Elder : 3ème épisode

Après ‘De chair et de sang’ et ‘De cendre et d’os’, ‘D’ombre et de lumière’ vient superbement conclure le cycle que John Harvey a consacré à Frank Elder. Cette fois encore, c’est un coup de fil qui tire Elder, ancien inspecteur de police, de sa retraite. Son ex-femme, Joanne, lui demande son aide afin de retrouver la trace de Claire Meecham, une amie disparue il y a quelques jours à Nottingham. Alors que d’habitude, Frank rechigne et se fait prier pour quitter sa petite maison perdue en Cornouailles, cette fois, il accède assez rapidement à la demande d’aide de Joanne. Sans doute se dit-il que ce sera l’occasion de revoir Katherine, sa fille. Celle-ci avait été impliquée dans la première enquête de ce cycle, et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle n’en était pas ressortie indemne. Depuis lors, les relations entre le père et la fille restaient tendues.

Comme dans un épisode de la série télé ‘FBI : portés disparus’, Elder va tenter de cerner la personnalité de Claire, parce que ‘plus nous en apprendrons sur elle, plus nous aurons de chance de découvrir l’endroit où elle se trouve’.

Après quelques jours, son enquête va lui en rappeler une autre, inaboutie et datant de 1997. Elle concernait aussi une femme, Irène Fowler, proche par l’âge et la classe sociale de Claire Meecham. Alors que s’affirment les points communs entre les deux affaires, Elder doute de la logique de son implication et pense rentrer en Cornouailles. Maureen, son ancienne collègue, l’en dissuade : ‘Ce dossier, tu le connais mieux que personne. Et puis, tu sais combien d’enquêtes nous menons de front en ce moment même ? Combien de meurtres ont été commis ici, depuis le premier de l’an ?’.

Par rapport aux précédents polars de John Harvey et en admettant que cela soit possible, cette intrigue se révèle encore plus révélatrice de la noirceur de certaines âmes et plus effrayante dans son illustration du destin implacable qui attend leurs victimes. Si Claire et Irène n’avaient pas rencontré telle personne, si elles ne s’étaient pas rendues à tel endroit…sans doute leur joie de vivre illuminerait-elle encore leurs proches. Harvey n’a pas changé son fusil d’épaule. Encore une fois, Harvey appuie là où cela fait mal. Les zones d’ombres de notre société, ces saletés que l’on camoufle sous le tapis, il ne peut s’empêcher d’y jeter une lumière crue. La violence démesurée et banalisée qui gagne sans cesse du terrain. Et les moyens pour l’endiguer, de plus en plus réduits. Comme un Mankell ou un Rankin (qu’il salue d’ailleurs en ces pages), il prend fait et cause pour ces policiers de terrain, soldats de première ligne, confrontés trop souvent à l’horreur et débordés de toutes parts. Et c’est sans doute pour cela qu’il prend soin de leur ménager l’une ou l’autre éclaircie : en écho à ce dernier titre, il laisse à ses lecteurs le soin de décider si la vie d’Elder va basculer de l’ombre vers un peu de lumière…

(D’ombre et de lumière, par John Harvey, Paris : Payot et Rivages, 2008 (Collection ‘Rivages/Thriller’)

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Un polar pour mémoire

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En Champagne-Ardennes, quelques jours avant la date anniversaire de la rafle du Vel d’Hiv, plusieurs lieux de mémoire sont profanés durant la même nuit. Slogans antisémites, saccages de monuments funéraires et autres tags de croix gammées et celtiques sont ainsi découverts. L’enquête échoue au service du commissaire Lartigue du SRPJ de Reims. Ce dernier oriente immédiatement les recherches de son équipe vers les milieux antisémites d’une part, et nationalistes d’autre part.

Parallèlement, nous suivons le chemin de Martin Thiéry, que la mort accidentelle de sa sœur a bouleversé. Ne croyant pas à la thèse de l’accident de voiture, il cherche désespérément un coupable. En outre, il est obsédé par les injustices du quotidien auxquelles personne ne semble prendre attention. Son métier de relieur lui met un jour entre les mains une édition richement illustrée du ‘Livre de l’Apocalypse’. Certaines images –un ange terrassant un dragon notamment- éveillent en lui des remèdes à ses obsessions.

A la croisée de la route de Lartigue et de Martin Thiéry, un homme : Abélard, porte-parole philosophe des sans-abris de la région. Ce dernier décèlera très rapidement la fragilité psychologique de Martin et tentera de lui venir en aide. Mais son action humaniste et pacificatrice lui vaudra de se retrouver dans la ligne de mire de ceux-là même que le commissaire Lartigue pourchasse.

Sur base de faits historiques avérés et qu’il n’est jamais inutile de rappeler, Philipe Bradfer construit une histoire policière qui n’a rien d’un prétexte. S’il ne manque pas de s’appuyer sur ces faits pour nous mettre en garde contre un regain des idées d’extrême droite, Bradfer n’en néglige pas pour autant le suspense.

Les amateurs de romans policiers dans lesquels le suspense ne faiblit jamais auront peut-être du mal avec ce bouquin. Tout d’abord, il y a un message –et l’on sent que l’auteur y tient : le nazisme, c’était il y a soixante ans et les plus jeunes, peu au fait de ses véritables ravages, se laissent trop facilement séduire par la simplification de son idéologie. Ensuite, l’intrigue n’est guère échevelée. Même si l’on ne peut parler d’un polar psychologique (à l’image d’un roman de Rendell par exemple), il faut reconnaître que tant le cadre (la Champagne-Ardenne) que les personnages au look de ‘monsieur-tout-le-monde’ nous donnent presque envie de parler de ‘polar rural’. Sans aucune arrière-pensée péjorative, au contraire.